Oh Marie, si tu savais ! L’arnaque de la virginité

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Sortons de ce monde de brutes, pour parler un instant de pureté, d’innocence, de fleur et de licorne1… Parlons de la virginité !

Associée à la sexualité, elle appartient à la sphère privé, à notre intimité. Pourtant, elle s’expose sur la place publique comme un enjeu social. Érigée comme un passage obligé vers l’âge adulte, sa perte est à la fois sacrée et tabou dans nos sociétés occidentales, antinomie qui a suscité ma curiosité. Ainsi, je souhaite interroger la virginité comme un concept imposé et construit par nos sociétés qui pèse lourd sur les épaules de certain-es et qui réduit considérablement le spectre de la sexualité.

Ni anecdotes, ni chiffres, ni sondage ne ponctueront cet article. Je pars des idées reçues hétérocentrées autour de la virginité, questionne ses composantes et ses conséquences afin de mieux déconstruire ce concept qui s’avère être une vaste arnaque !

Le poids social de la virginité

Selon le dictionnaire2, la virginité est l’état d’une personne qui n’a jamais eu de relation sexuelle. D’après l’imaginaire collectif, c’est-à-dire la pensée dominante et médiatisée, la relation sexuelle s’entend comme la pénétration d’un pénis dans un vagin3. Cette conception s’explique par la domination ancienne de la relation hétérosexuelle reproductrice dans nos sociétés. La virginité était d’ailleurs étroitement liée au mariage, et ce dès l’Antiquité. Malgré cette dissociation dans les années 1960-1970, lors les « révolutions sexuelles », la perte de la virginité masculine et féminine reste un sujet important aujourd’hui.

Cela est due à la médiatisation de notre sexualité (ou non-sexualité), notamment à travers la publication d’études, de statistiques, de chiffres qui en font une affaire public. Ils contribuent à la création d’une norme à laquelle il faut s’intégrer au risque d’être reconnu ou de se reconnaître comme une bizarrerie. Cette domination de la norme devient une pression sociale, c’est-à-dire des comportements attendus, approuvés socialement et imposés inconsciemment. De cette pression sociale naît, par la comparaison constante, une pression personnelle, imposée à soi-même4. Ainsi, être vierge ou puceau au-delà de l’âge moyen instauré devient une source de honte et de tabou. Car hors de la norme, le problème ne peut venir que nous. « Qu’est-ce qui ne va pas chez moi? ».

Le concept de virginité est donc à l’origine de pressions sociales avec des attendus spécifiques qui s’avèrent différents selon les sexes…

Un jour mon prince me pénétrera

Dans l’imaginaire collectif, la virginité féminine est précieuse. Un trésor à préserver pour « le bon », le prince charmant avec qui passer le reste de sa vie. Cette idée est l’héritage d’une construction historique de la virginité où cette dernière est étroitement liée au mariage5. En effet, l’épouse vierge garantissait au mari d’être le père de ses enfants. Même si vierge et mariage ne vont plus obligatoirement de pair aujourd’hui, la virginité féminine continue d’être étroitement liée à l’affectivité, la conjugalité et la maternité6. Ainsi, être pénétré par un pénis, fait de la femme une « vraie femme », prête à accepter son destin d’épouse et de mère.

Mais attention ! Il faut trouver le bon moment pour perdre sa virginité ! Ni trop tôt, ni trop tard, évitant ainsi les étiquettes de « fille facile », « salope », ou encore de « coincée ». Ah ! Le juste équilibre du regard des autres…

Virginité v.s. Virilité

Toujours dans ce formidable imaginaire collectif (quel monde merveilleux !), la virginité masculine doit se perdre rapidement et ouvrir la voie à de multiple partenaires7. Historiquement, sa préservation avant le mariage est rarement obligatoire. Au 19e siècle, en France, par exemple, les hommes sont encouragés à avoir des relations sexuelles par un passage au bordel pour canaliser leurs « besoins » et protéger ainsi la virginité féminine8. La performance sexuelle des hommes est inaliénable à la virilité, définie par la société comme une caractéristique essentielle de la masculinité9. Dans le cas contraire, il y a un problème. Le mot « puceau », n’est-il pas régulièrement utilisé comme insulte?10 Ainsi, pénétrer un vagin fait de l’homme, un « vrai homme », un dur, un viril, un mâle.

Si je comprends bien, la perte de virginité permet d’être « une vraie femme » ou « un vrai homme ». C’est étonnant comment l’usage d’un même mot peut illustrer deux concepts complètement différents ! La virginité participe donc activement à la construction des stéréotypes de genres, vécus par certain-es comme des fardeaux. En effet, ces stéréotypes et pressions autour de la « première fois » ne sont pas sans conséquence. La virginité est vue comme quelque chose dont il faut se débarrasser. Certain-es se forcent à passer à l’acte, sans désir, sans plaisir, pour intégrer la norme. « Ça c’est fait ! » Tandis que d’autres, encore vierges, stressent, s’autocensurent, voire se privent de rencontres amoureuses. « Personne ne voudra de moi ».

Alors, que… SURPRISE ! La virginité est une vaste connerie.

L’arnaque de la virginité

Lorsque sont décortiqués les éléments fondamentaux qui construisent le concept de virginité, nous nous apercevons que cette dernière renvoie une fausse image de la sexualité principalement phallocentrée, conjugale, patriarcale et hétérocentrée11

C’est, c’est, c’est, c’est l’hymen !

Depuis l’Antiquité, la virginité féminine est attestée par la présence de l’hymen, fine membrane qui sépare le vagin et la vulve12. Son contrôle permet d’attester la « pureté » de la femme avant le mariage. Cette pratique se perpétue au fil des siècles, des cultures et des religions, et ce jusqu’à aujourd’hui. Or, l’hymen s’avère n’avoir aucune réelle utilité dans l’anatomie féminine13. De forme, d’ouverture et d’élasticité diverses, il peut être élargi par l’utilisation d’un tampon, déchiré par la pratique d’une activité physique, ou se détendre et ne pas se rompre lors d’une pénétration. Cet organe n’a donc aucun rapport avec la virginité, la douleur et le sang (qui ne sont d’ailleurs pas obligatoires)14. Il a été instrumentalisé pour contrôler la sexualité des femmes et valoriser la pénétration.

La pénétration comme symbole d’une virilité toxique

Le concept de virginité fait valoir la pénétration comme acte salvateur ouvrant les portes d’une sexualité épanouie (mais bien sûr…). Elle découvre la sexualité grâce à lui. Il devient un vrai homme grâce à son sexe. Or, le corps masculin ne change aucunement après la première pénétration ! Cette vision contribue surtout à nourrir un concept patriarcal, celui de la domination du masculin sur le féminin. Ainsi, la virginité participe à la construction d’une masculinité toxique subie par toutes et tous. 

Les oeillères de la virginité

Cette conception phallocentrée, déconnectée de la notion de plaisir, réduit considérablement le spectre des possibles sexuels. La virginité ne semble concerner que les couples hétérosexuelles, puisque sa perte induit la pénétration pénis/vagin. Elle contribue à  réduire et concentrer notre champ de vision uniquement sur la pratique hétérosexuelle et invisibilise toutes les autres. Une personne se masturbant est-elle vierge? Les homosexuel-les sont iels vierge? Encore une fois la norme choisie qui elle intègre et qui elle rejette et au final, ne concerne qu’un groupe restreint. Alors qu’en réalité, la virginité concerne un monde plus vaste. Car si nous reprenons la définition de la virginité, elle est liée à la notion de relation sexuelle. Or, qu’est-ce que sont les relations sexuelles ? D’après les sexologues, ces dernières se définissent par le fait d’avoir des stimulations sexuelles consentantes. Ah ! C’est donc l’immensité de la sexualité qui s’offre à nous…

Toutses vierges ! 

La sexualité est en réalité un monde vaste, une aventure à la conquête du plaisir. Elle peut se mener seul-e comme à plusieurs. Elle dépend de vous, de vos envies, de vos désirs. Vous pouvez la découvrir de multiples façons ou ne pas en ressentir le besoin. L’important est d’être en accord avec soi-même, dans le respect de son intimité, de son corps, de son consentement15. Car oui ! Cela ne regarde que vous ! C’est à vous de définir votre propre conception de la virginité et de la sexualité.

De mon point de vue, je serais partisante pour faire disparaître le mot virginité ou l’écrire autrement. Pourquoi pas au pluriel ? Première intimité, première masturbation, première fellation, premier cunnilingus, ne sont-ils pas autant de premières fois qui attestent de notre vie sexuelle? La sexualité est pour moi une multitude de premiers plaisirs. De cette façon, nous sommes toutses vierges !

Comme le dit si bien l’excellente Maïa Mazaurette : « En se débarrassant de la première fois, […] nous commencerions la vertigineuse cartographie de ce qui nous reste à découvrir […] Ce serait bien plus excitant, et surtout plus enthousiasmant : entre un amant blasé qui pense avoir tout connu, et celui qui attaque chaque rencontre comme si c’était la première… franchement, qui choisiriez-vous ? »16.

Finalement, en interrogeant ce concept de virginité imposé par la société, en questionnant sa réalité scientifique et historique, émerge la nécessité de dédramatiser et s’en détacher. Elle est un concept sclérosant, archaïque, déconnectée de la réalité. Elle est une construction sociale, une création de la société patriarcale. Elle est un mythe, une croyance. 

La virginité n’existe pas (désolée Marie). 

Illustration noir et blanc représentant la fleur de lys

1 Eh oui ! Ces êtres fantastiques ne s’approchent que des vierges et entretiennent avec eux des relations ambiguës, voire malsaines…

2 Définition du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales de virginité et de vierge.

3 Léa Séguin, Le mythe de la virginité : performance et pression sociale, Clubsexu, 2021

4 Divers témoignages sur le web témoignent de ces pressions sociales et personnelles. Deux exemples : Mélissa Perreaudeau, « Témoignages : comment la pression sociale autour du sexe nous pourrit l’existence », Konbini, 2017 et Aline Mayard, « Toujours vierges à 30 ans, elles témoignent », Cheek Magazine, 2019

5 Yvonne Knibiehler, La Virginité féminine : mythes, fantasmes, émancipation, Odile Jacob, 2012

6 Pauline Mortas, Femmes et hommes face à la virginité, EHNE, encyclopédie d’histoire numérique d’Europe

7 Maïa Mazaurette, La virginité des hommes est-elle plus compliquée à gérer que celle des femmes ? 26 novembre 2018

8 Pauline Mortas, Femmes et hommes face à la virginité, EHNE, encyclopédie d’histoire numérique d’Europe

9 Aurélia Blanc, Tu seras un homme – féministe – mon fils !, Manuel d’éducation antisexiste pour des garçons libres et heureux, Marabout, 2018

10 La Mecpliqueuse, Le mythe de la virginité masculine, 2017

11 «La virginité est un mythe» Humans for women, 2019

12 Yvonne Knibiehler, La Virginité féminine : mythes, fantasmes, émancipation, Odile Jacob, 2012

13 Tout savoir sur l’hymen, Gynandco

14 Margot Cherrid, « La virginité : pourquoi il faut en finir avec cette grosse arnaque », Cheek Magazine, 2018

15 Notre corps nous-mêmes, Edition hors d’atteinte, 2020

16 Maïa Mazaurette, « Sexualité : et si la « première fois » s’écrivait au pluriel ? », 2020, Le Monde

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