La chemise « after sex » au cinéma

Durée : 3 min

Un jour de pluie, je cherchais du réconfort dans un classique de la comédie romantique : Notting Hill avec Julia Roberts et Hugh Grant. Alors que je le visionnais tranquillement, enfouie dans mon canapé et enivrée par la nostalgie, une scène attira mon attention. Celle de Julia Roberts qui apporte le petit déjeuner à Hugh Grand en portant la chemise de ce dernier. Tilt ! une femme portant la chemise de son amant… J’ai déjà vu ça ! Dès lors, je mena l’enquête sur la symbolique, vraisemblablement sexiste, de ce vêtement. 

La chemise « after sex »

Au départ, je voyais cette chemise comme un stratagème pour dissimuler une scène de sexe, caractéristique du puritanisme du cinéma américain. La femme porte la chemise de l’homme avec qui elle vient de passer la nuit. Le spectateur comprend alors que les échanges entre les deux protagonistes n’étaient pas seulement d’ordre vestimentaire.

Cependant, en menant des recherches et en visionnant un (très) grand nombre de films, je me suis aperçue que cette histoire de chemise « after sex » était plus compliquée qu’il n’y paraissait.

Femme indépendante v.s femme-objet

Au fil de mes recherches, j’ai découvert les travaux de Moya Luckett, historienne américaine. Selon elle, la chemise « after sex » apparaît dans la seconde moitié du 20e siècle, dans un contexte d’après-guerre. Elle équivaut à un symbole d’indépendance sociale et sexuelle des femmes. En effet, la femme se revendique à l’égal de l’homme en portant son vêtement et elle affirme son indépendance sexuelle en couchant avec un inconnu.

Cependant, cette image est aussi destinée aux hommes. Elle attise le fantasme d’être un « homme à femmes », tel James Bond, sans attaches, sans drames, juste du sexe. Et pour couronner le tout, la chemise sait mettre en valeur les courbes de l’actrice devenant un objet de désir.

Ainsi, la chemise « after sex » devient un oxymore cinématographique, réunissant deux images contradictoires : celle de la femme indépendante et celle de la femme-objet. Elle satisfait à la fois le fantasme des hommes et les désirs d’émancipation des femmes de l’époque. 

Un symbole de la domination masculine

Dans les années 1990-2000, la symbolique de cette chemise se réduit à celle de la domination masculine. La pub des chemises Van Heusen (joli condensé de sexisme) illustre cette période charnière. Au cinéma, la signification de la chemise « after sex » varie selon le genre cinématographique et son public cible  :

Dans les films d’actions, à destination d’un public masculin hétérosexuel, la chemise « after sex » valorise les performances sexuelles du personnage principal (Iron man, James Bond, Transformers, etc.). La femme devient un trophée. Elle est passée dans son lit et a aimé ça, puisqu’elle porte sa chemise pour se rappeler sa présence. L’homme marque ainsi son territoire. La femme est un simple objet sexuel et un vecteur de valorisation du machisme.

Dans les comédies romantiques, dirigées vers un public féminin hétérosexuel, la chemise « after sex » symbolise aussi la domination masculine mais de façon plus perverse.

Le pitch est toujours le même : un homme et une femme se rencontrent, se tournent autour, s’embrassent, couchent ensemble sans savoir où leur relation les mèneront, jusqu’au moment où ils découvrent qu’ils s’aiment profondément. Lorsqu’ils couchent ensemble en tant qu’âmes soeurs, et non en tant qu’amants, la femme porte la chemise de l’homme le lendemain (Notting Hill, Love and others drugs, Fifty shades of grey etc.). Elle devient sienne. Elle ne le quittera plus. La possession est totale. Le symbole de la femme indépendante est ici complètement neutralisé. Au contraire, la chemise devient un symbole de dépendance et d’engagement amoureux. 

Au final, peu importe si les films sont dirigés vers un public masculin ou féminin, c’est toujours l’homme qui gagne puisque, dans les deux cas, la femme devient sienne. La chemise « after sex » est bel et bien un symbole sexiste, renvoyant à l’infériorité et l’instrumentalisation de la femme. 

Pourquoi parler de cela ? 

Pourquoi tant insister sur cette chemise? Ce n’est qu’un détail me direz vous. Oui, c’est un détail, un détail sexiste, et le cinéma en est truffé. Le problème est qu’ils ne correspondent en rien à notre réalité et portent donc volontairement des valeurs sexistes à l’écran. La chemise « after sex » est une pure création cinématographique. Dans la « vraie vie », les femmes ne portent JAMAIS la chemise de leur amant. Si elles le font c’est parce qu’elles l’ont vu dans les films. Tout l’enjeu est là. Les médias ont une forte incidence sur nos vies et nos comportements, en particulier chez les adolescents, public sensible et récepteur de ce genre de films. En effet, ils sont constamment à la recherche de références, notamment en matière de sexe et de relations amoureuses, des sujets encore difficilement aborder avec l’entourage. Ils les trouvent aisément dans les médias, s’imprègnent des clichés véhiculés, se les approprient et les reproduisent dans leur quotidien. Le machisme et le sexisme se perpétuent ainsi.

C’est donc tout l’intérêt d’attirer notre attention sur ce genre de détails, de les interroger et de mettre en lumière leur caractère irréel et sexiste. En agissant ainsi vous découvrirez qu’ils sont omniprésents dans la pop-culture. Les féministes appellent cela « l’effet Matrix » : tu prends ta pilule féministe et tu réalises que le sexisme est partout !

Alors, à vos films et à vos séries ! Traquons la pop-sexiste !

Post-scriptum

Dans les films contemporains, l’usage de la chemise « after sex » est moins fréquente. Cependant, la femme porte autre chose : le t-shirt du garçon, son sweat ou pull, ou encore sa veste de quaterback, etc. Ces vêtements continuent de symboliser la possession masculine, comme un destin inévitable pour les femmes.

Venez découvrir une jolie sélection de chemises « after sex » sur mon compte Instagram !

Illustration noir et blanc d'une chemise abstraite pour illustre une représentation sexisme dans le cinéma.

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