Il était une voie, dans la littérature jeunesse

Durée : 8 min

Gamine, je me souviens de peu de chose, si ce n’est que j’adorais l’heure des histoires. Blottie sous la couette, je me délectais de ces moments hors du temps, à écouter, à m’évader.

Les histoires sont de formidables outils pour les tout-petits (0-6 ans). Pré-lecteurs, ils vont au-delà des mots par l’écoute, le regard, et l’imagination. Ces moments de lecture deviennent de grandes aventures, lors desquelles ils partent à la découverte du monde, des mots, des émotions, des autres et aussi d’eux-mêmes. Les livres, mêlant folles épopées et petits tracas du quotidien, sont pour eux de véritable outil de construction1

Cependant, ils s’avèrent aussi les vecteurs des inégalités présentes dans nos sociétés comme la stéréotypisation de genre qui se retrouvent dans la forme (collections filles-garçons2) et/ou dans le contenu (sujet, représentation, vocabulaire, etc). Curieuse de connaître leurs impacts sur le développement de l’enfant, j’ai fait appel à l’expertise de Marion, éducatrice de jeunes enfants, car raconter des histoires fait partie de son métier : 

Il ne passe pas une journée dans ma vie professionnelle sans que je ne lise un livre à un enfant, qu’il ait 10 semaines ou 6 ans. Dans la pièce de vie, j’observe souvent l’un d’eux se diriger vers la bibliothèque, choisir un livre et me l’apporter, sans un mot, juste un regard. Je m’installe au sol, il s’assied sur mes genoux et l’histoire commence. Cette invitation au voyage vers l’imaginaire se fait dès tout petit. Pas besoin de parler pour s’évader, c’est le livre qui nous y amène porté par l’enfant et son désir (ou le notre) de partager ce moment ensemble.

En croisant nos regards, nous sommes parties à la recherche des stéréotypes de genre dans les livres destinés aux 0-6 ans, en particulier chez les « stars » des tout-petits comme Ptit Loup, Tchoupi, Trotro et Zaza, ou Petit Ours Brun. Pourquoi ? Car ces ouvrages grands publics et accessibles sont omniprésents en crèche ou en grande surface, or, ils s’avèrent emplis de stéréotypes de genre confirmant l’ancrage du sexisme dans nos sociétés.

Un monde d’histoires parsemé de stéréotypes

Un monde de héros

Dans les livres pour les tout-petits, les aventures sont courtes, linéaires, faciles à suivre. Elles racontent des scènes du quotidien proches de celles vécues par l’enfant (école, maison, bobo, etc.). Ces histoires sont incarnées par un personnage, souvent représenté sous la forme d’un animal. L’usage de l’anthropomorphisme est censé garantir la neutralité du personnage, afin de faciliter l’identification de chaque enfant. Enfin, en théorie ! En réalité ces personnages sont toujours genrés et… masculins ! Petit Ours brun, Ptit Loup, Tchoupi, Trotro, tous des héros, tous des garçons ! En effet, dans les livres pour les 0-6 ans, 60% des personnages principaux sont de sexe masculin3. Les héroïnes sont rares et lorsqu’elles sont présentes, elles sont associées à des sujets définis comme féminins (apparence, attention à autrui, etc.). 

Cette omniprésence des héros, au détriment des héroïnes, fait du masculin un modèle universel, une normalité4. Il est dans les esprits le genre neutre. Ainsi, lorsque des enfants observent une illustration d’un animal humanisé nu (donc neutre), ils projettent à 90% une identité masculine5. Cette normalisation du masculin, fondement même de nos sociétés patriarcales, est problématique puisqu’il impose un rapport de domination, qui se confirme au regard du traitement des personnages féminins.

Un monde où l’autre est la fille 

Les personnages sont toujours représentés de façon genrée afin de distinguer les filles des garçons. L’apparence de ces dernières se construit en fonction de celle des personnages masculins.

Lorsque les protagonistes sont incarnés par des animaux différents, les animaux-garçons incarnent la virilité (fort, grand, puissant), comme un loup ou un ours6, tandis que les animaux-filles sont petits, mignons, fragiles, comme une souris7.

Parfois, les filles sont représentées avec le même animal que celui du héros. Dans ce cas, elles se reconnaissent par l’ajout d’un signe distinctif. Nana la copine de Trotro a des petites frisettes tandis que Louna, la cousine de Ptit Loup à un nœud. Les deux portent une robe. En effet, les filles sont toujours revêtues d’attributs féminins comme une robe (rose si possible), des cils, des cheveux, etc.

Le féminin est un autre, marqué d’un ajout, comme le « e » à la fin des mots. Il est fabriqué en fonction du masculin. Cette dépendance ne lui permet pas d’être un sexe à part entière, un genre neutre. Il est une sous-catégorie dans un monde qui semble coupé en deux8.

Un monde coupé en deux

Dans les livres de jeunesse, l’humanité est donc divisée en deux groupes : le féminin et le masculin. Ils sont présentés comme des entités distinctes, à la fois par leur apparence mais aussi par leurs comportements et activités.

Les garçons sont actifs. Ils sont dehors, explorent, s’amusent, font des bêtises, seuls ou avec des copains. Les filles, quant à elles, sont passives. Elles s’occupent en intérieur avec des jouets ou/et des accessoires typiquement féminins. Elles sont discrètes, parlent peu ou pas, et n’ont pas de copines (l’amitié féminin est quasi inexistante dans les livres de jeunesse9). Elles adoptent des attitudes d’auto-contrôle, injonction associée à l’idée de perfection féminine.

Ces comportements assignés selon le sexe s’accompagnent d’adjectifs qui renforcent leur activité ou leur passivité. Le garçon est « fort », « malin », « courageux » tandis que la fille est « douce », « belle », « minuscule »…Cette distinction féminin/masculin ne concerne pas que les protagonistes enfants. En effet, elle est particulièrement affirmée dans la représentation de l’environnement familial.

Un monde avec une maman et un papa

La famille est un sujet essentiel dans les livres pour les tout-petits. Présente en arrière-plan, elle constitue l’environnement du personnage principal. Or, la majorité des représentations s’avèrent genrées avec pour modèle dominant celui de la famille hétérosexuelle où des rôles traditionalistes10 du père et de la mère.

La mère incarne l’intérieur, habillée d’un tablier, symbole de la domesticité, et exerce des activités exclusivement domestique et maternelle. Que ce soit la maman de Ptit Loup, Tchoupi, Petit Ours Brun ou encore Trotro, elle est partout ! Elle cuisine, écoute, aide, donne le bain et surtout elle fait des câlins et des bisous.

Le père, quant à lui, incarne l’extérieur à travers son activité professionnelle symbolisée par un costume ou une mallette. Lorsque Petit Ours brun “joue au papa”, il porte la cravate, la veste et la mallette de son père.
La figure paternelle est souvent absente et arrive en fin d’histoire. Il interagit peu ou pas avec les enfants. S’il le fait c’est pour jouer ou faire des activités extérieures comme le jardinage.

Ainsi, se retrouvent les principales dimensions stéréotypiques de genre :  passif-actif, intérieur-extérieur, privé-public. Ces classiques dichotomies sont celles d’un modèle familial patriarcal dépassé. Pourtant les livres perpétuent cela tout en évinçant la diversité des familles d’aujourd’hui comme celles monoparentale ou homoparentale et contraignant ainsi l’ouverture d’esprit.

Les stéréotypes de genre sont donc partout, dans les livres pour les tout-petits, que ce soit dans les images, dans les mots, dans les détails… Ils différencient et catégorisent les sexes à la défaveur du féminin, assurant la continuité des représentations sexistes qui imprègnent la construction de l’enfant. 

Ainsi font, font, font les stéréotypes sur les tout-petits

Nous pourrions penser que Trotro qui saute dans la boue pendant que Zaza, sa petite sœur, joue à la poupée n’est qu’un détail ! Pourtant, ces représentations stéréotypées ont des conséquences sur le développement de l’enfant et la construction de son identité.

Lorsqu’il écoute une histoire ou regarde les images, il se reconnait, se projette, s’identifie aux personnages. Il intériorise leur caractère comme une construction de leur propre identité. Le problème est que ces comportements sont assignés à un sexe. Ainsi, les garçons vont intériorisés les codes de la virilité comme la force et le courage, et les filles, ceux la féminité, comme l’apparence, l’attention à autrui et de l’autocontrôle permanent. 

De plus, l’enfant utilise les livres pour mieux comprendre son environnement et définir ce qui est normal et ce qui ne l’est pas. Or, ce sont les stéréotypes de genre, récurrents au fil des pages, qui se présentent comme la norme. L’enfant intériorise cela par la répétition, notamment lorsque la même histoire est lue encore et encore, comme en témoigne Marion  :  Une fois l’histoire écoutée de nombreuses fois à leur demande, les enfants se posent avec le livre pour le feuilleter seuls reproduisant la posture et l’attitude du raconteur, jusqu’à la présenter aux autres, en citant certaines phrases qu’ils ont retenu par cœur du haut de leurs 2 ans. 

La normalisation des stéréotypes se confirme aux yeux de l’enfant puisqu’ils sont partout et tout le temps dans son quotidien, que ce soit dans les dessins animés11, les jouets, les comptines, les spectacles, etc. Leur omniprésence garantit leur ancrage dans l’esprit de l’enfant qui les assimile et les comprenne comme des modèles à suivre. Il va donc construire son regard, et se construire, selon ces représentations sexistes qu’il va naturellement reproduire en grandissant. Face à cette boucle infernale, quelles solutions s’offrent à nous ?

Adultes, raconteurs et super médiateurs

Les livres avec les “stars” de tout-petits nous interrogent car ils sont à la fois les plus connus, les plus accessibles financièrement, mais aussi les plus stéréotypés. Pour changer les choses, les maisons d’édition, les auteur-res et illustrateur-res doivent agir. En attendant ce bouleversement, adultes, parents, professionnel-les, nous pouvons intervenir à notre échelle.  

Rechercher l’équilibre et la diversité

Souvent les enfants ont un livre qu’ils préfèrent et qu’ils ne se lassent pas de voir et d’écouter, encore et encore. Quand l’histoire vous plaît c’est bien, mais quand pour la énième fois vous voyez Maman Loup en cuisine avec son tablier, pendant que Papa Loup propose d’aller faire du vélo … ça se complique ! En particulier pour moi et ma tentative de lutte contre les stéréotypes. Alors que faire ?

La première étape est avoir d’conscience du problème. Votre regard sera alors différent et prêt à déceler les stéréotypes de genre ! Pour vous aider, face un à livre, vous pouvez vous poser une série de questions12, à la fois sur les personnages, leurs rôles, leurs représentations et sur le langage employé. Vous serez ainsi plus vigilant dans le choix des ouvrages pour une bibliothèque dédiée aux tout-petits, qui doit être la plus large, la plus inclusive possible, et se libérer progressivement des ouvrages problématiques.

Ainsi, dans une bibliothèque idéale, les héros côtoient des héroïnes, les “stars” côtoient les contre-stéréotypes13, les filles courageuses côtoient les garçons émotifs, etc. Autant d’ouvrages qui offrent aux enfants une vraie diversité humaine, familiale, culturelle, comme des ouvrages qui présentent différents formats familiauxs14. Cela permettra à chacun-e de construire un imaginaire et une réalité propre, inclusive et bienveillante. 

Cependant, cela n’empêche pas, au moment de la lecture, de tomber sur un stéréotype glissé entre les pages. Ce n’est rien, car en tant que raconteur vous détenez un pouvoir. Celui d’accompagner l’enfant dans sa réflexion et ses représentations en faisant le lien entre ce que raconte cette histoire et ce que vous souhaiteriez qu’elle aborde. Vous êtes le super-médiateur de la lecture !

Devenir un super-médiateur de la lecture

Il est important de respecter le récit original, mot par mot, de l’histoire afin de garantir à l’enfant l’approfondissement de ses connaissances, de sa compréhension, de sa mémorisation et de son analyse. Cependant, vous pouvez l’interpeller sur ce qu’il a vu, ce qui l’a étonné, s’il aurait agi différemment, et d’ouvrir ainsi la discussion. « Il est peureux ce loup, c’est normal d’avoir peur. », « Toi aussi, tu sais grimper aux arbres?», « Chez toi qui s’occupe du repas ? ». Vous pouvez valoriser les qualités de chaque personnage, quelque soit leur sexe, et de souligner les éléments problématiques comme une maman qui se charge seule du ménage. Votre rôle se joue donc dans le décryptage du contenu, dans les liens à établir entre le récit et le quotidien de l’enfant et surtout dans le dialogue. Vous garantissez ainsi le développement de l’esprit critique de l’enfant, essentiel pour faire face aux inégalités.

L’heure des histoires est donc un véritable trésor. A nous, adultes et professionnel-les, d’en faire des moments réguliers et spontanés par l’accès continu des enfants aux livres de leur choix, tout en veillant à la diversité des représentations et, surtout, au plaisir de partager une histoire ensemble. A vos livres !

1 Les stéréotypes dans les albums de jeunesse

2 Un exemple avec la collection « P’tit Garçon » de la maison d’édition Fleurus

3 Lors de nos recherches, sur 50 ouvrages consultés, 31 personnages principaux étaient de sexe masculin, 13 de sexe féminin et 6 représentaient des groupes de personnages souvent constitués d’1 fille pour 4 garçons.

4 Sylvie Cromer, Carole Brugeilles et Isabelle Cromer : Comment la presse pour les plus jeunes contribue-t-elle à élaborer la différence des sexes ?, 2008 

5 Egalité filles-garçons, Les stéréotypes dans les albums de jeunesse, fédération Wallonie-Bruxelles

6 Un exemple ici avec un groupe de copains où les filles sont toutes petites

7 Comme Ptit Loup et Petit Ours Brun

8 Sylvie Cromer, Carole Brugeilles et Isabelle Cromer : Comment la presse pour les plus jeunes contribue-t-elle à élaborer la différence des sexes ?, 2008 

9 Amandine Hancewicz et Manuela Spinelli, Eduquer sans préjugés, pour une éducation non-sexiste des filles et des garçons, 2021

10 La fille d’album, La diversité dans la littérature jeunesse, compte-rendu de table ronde, 2018

11 Paprika, L’éductation genrée via les dessins animés, Simonae, 2017

12 Des exemples de questionnaire dans Aurélia Blanc, Tu seras un homme – féministe – mon fils !, 2018 ou Amandine Hancewicz et Manuela Spinelli, Eduquer sans préjugés, pour une éducation non-sexiste des filles et des garçons, 2021 :

Quel est le genre du personnage principal ? Quelle place occupe les filles et les garçons dans l’histoire? Y a-t-il une vraie mixité? Les personnages sont diversifiés? Dont-ils restreints aux assignations traditionnelles (les garçons à l’extérieur, les filles à l’intérieur)? Comment sont-ils représentées ? De quelle taille sont-ils? Quel est le style des illustrations? Quels adjectifs sont utilisés? Comment sont décrits les personnages?

13 Un exemple de référence, la maison d’édition Talents hauts

14 La fille d’album, La diversité dans la littérature jeunesse, compte-rendu de table ronde, 2018

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