Les inégalités à hauteur d’enfant

Durée : 8 min

Miz June fête son premier anniversaire. Que le temps passe vite ! Déjà un an que j’écris sur le sexisme au quotidien, et le sujet semble infini…

Si on commençait par le commencement ? Cet instant si précoce où nous sommes déjà placé.es dans des cases : l’enfance. Pour ce faire, j’ai invité une professionnelle de la petite enfance, Marion, qui, après dix années d’expérience auprès des tous petits en crèche, suit une formation d’éducatrice de jeunes enfants pour évoluer et acquérir de nouvelles compétences dans sa profession.

Marion est, à mes yeux, une super-héroïne du quotidien. Attentive à chaque enfant, elle met au cœur de sa pratique leur développement et leur bien-être. Elle sait trouver le bon geste et le mot juste destinés autant aux petits qu’aux grands afin de favoriser le développement égalitaire de chacun.e.

Pour ce premier anniversaire, nous avons décidé de croiser nos regards, le sien de professionnelle et le mien de féministe à travers trois articles sur la thématique de l’enfance. 

Ce premier article est dédié au corps de l’enfant en mouvement c’est-à-dire, au développement psychomoteur, important lors des premières années, de 12 mois à 5 ans, du quatre-pattes à la cour de récréation. A travers lui, nous démontrerons l’emprise des stéréotypes de genre sur la construction de l’enfant, adulte de demain.

A la découverte du monde 

Pour commencer, un peu de théorie ! Le développement psychomoteur est la prise de contrôle progressive par l’enfant de son corps, englobant la motricité globale et la motricité fine. Il se construit dans ses premières années et s’illustre en grandes étapes1. Après avoir solidifié ses muscles et coordonné ses mouvements, le bébé part à l’aventure !

Dans sa première année, il commence à se mouvoir en rampant ou à quatre-pattes. Puis, arrive le moment où il se lève et se lance dans ses premiers pas. La marche est bien acquise au cours de sa deuxième année et lui permet d’aller plus loin. On ne l’arrête plus ! L’enfant marche, court, grimpe, saute, etc. C’est parti pour l’exploration ! Car c’est bien tout l’enjeu du développement psychomoteur : partir à la découverte du monde.

Cette exploration innée permet à l’enfant d’entrer en interaction avec son environnement et ainsi, mieux comprendre l’occupation de son corps dans l’espace. Essentielle, elle est étroitement liée avec d’autres capacités comme l’autonomie et la logique. Cependant, il s’avère que le genre, assigné à la naissance, vient contraindre cette exploration du monde, comme a pu le constater Marion au fil de ses observations et de sa formation.

Une exploration contrainte par le genre

« Je découvre lors de ma formation que je véhicule inconsciemment des stéréotypes alors même que je pensais lutter contre. Grosse remise en question ! Mais, j’étais ravie de constater que la formation des futur.es professionnel.les inclue l’accompagnement de l’enfant dans la prise de conscience et la valorisation de son identité et de la fierté qu’il.elle devra en tirer.» 

L’identité de genre se construit chez l’enfant seulement à partir de 3 ans. Pourtant, dès la naissance, il est soumis à des attentes différenciées, selon s’il est fille ou garçon, véhiculées par la famille, les ami.es, les professionnel.les, etc. Ce processus, dit socialisation de genre2, n’est pas sans conséquences sur le développement de l’enfant. Car même si tou.te.s disposent des mêmes aptitudes cognitives de 0 à 3 ans, l’environnement et l’éducation construits par l’adulte favorisent ou non l’acquisition de certaines capacités. Le développement psychomoteur, par exemple, est plus ou moins encouragé selon le sexe de l’enfant. Pas tou.te.s égaux dans nos mouvements ! 

Être immobile pour être belle

« Maya, 11 mois, explore son environnement par le quatre-pattes. Aujourd’hui, elle est freinée dans cette acquisition par sa robe qui se coince sous ses genoux. Je m’approche d’elle et lui propose une tenue plus adaptée. »

Dès les premières étapes de son développement psychomoteur, la petite fille, prête à découvrir le monde, est freinée dans ses déplacements à cause des vêtements qu’on lui impose. Faits pour plaire, ils la retardent dans la maîtrise de sa motricité globale et sa motricité fine car difficile à enfiler et à attacher. Ils entravent ses mouvements mais aussi son autonomie, sa curiosité et son appréhension de l’espace. Rencontrer des obstacles dès ses premiers mois…imaginez à quel point cela doit être frustrant ! C’est comme faire du sport en jean !

« La première chose que fait Lisa, 20 mois, en arrivant à la crèche s’est aller sur le toboggan. Ce jour-là, elle est en robe-pull et collant, remonter la rampe s’avère complexe. Elle tente plusieurs fois avant de me tapoter la jambe en tirant sur son collant. « Tu veux que je t’aide à l’enlever ?» Elle acquiesce. »

Défouler vs canaliser

« Les mercredis, à la crèche, c’est le temps des grandes retrouvailles ! Les enfants, majoritairement des garçons, plus âgés et plus nombreux, ont le plaisir de s’y retrouver car ils ne sont plus scolarisés ensemble. Dans ma petite tête de professionnelle, qui pense lutter contre les stéréotypes, je croise les doigts pour une belle météo qui leur offrirait cette formidable opportunité de jouer dehors. …Oups !»

Les garçons ne sont pas moins calmes que les filles.  Cependant, ils sont sollicités dès leur plus jeune âge à être dans le mouvement. Bébés, ils sont stimulés dans leur motricité, soumis à plus d’interactions physiques. Une fois, la marche acquise, ils sont incités à faire des activités qui « défoulent », souvent extérieures, comme grimper aux arbres ou taper dans un ballon, renforçant ainsi leur autonomie, la maîtrise de leur corps et de l’espace (le fameux sens de l’orientation). A contrario, les filles sont cantonnées dans des activités calmes en intérieur, cultivant l’attention à autrui et la verbalisation3.

Les enfants évoluent donc dans deux mondes distincts : celui des garçons, extérieur et ouvert et celui des filles, intérieur et restreint. Cette différenciation les suivra toute leur vie… Aviez-vous remarqué que dans la majorité des foyers hétéros, la femme s’occupe de la maison et l’homme du jardin?

Régner sur la récré

« Lors de ma formation, j’ai visionné un extrait de « Espace » par Eléonor Gilbert4. Une petite fille y dessine sa cour de récréation tout en commentant l’occupation de l’espace : « Les garçons y prennent tout ça ! Et nous, ce n’est pas parce qu’on est des filles qu’on n’a pas le droit ! ».»

La petite enfance est aussi à l’école maternelle ! Cette étape importante est un lieu central dans la construction des inégalités de genre que ce soit par le comportement des enseignant.es face à leurs élèves mais aussi des enfants entre eux. Il suffit d’observer la récréation !

Les garçons s’installent naturellement au centre de la cour pour y exercer des activités sportives collectives, comme le foot. Les filles, quant à elles, (ainsi que les enfants « non conformes »5) sont reléguées sur les côtés. Impossible d’accéder au terrain central où elles ne sont pas les bienvenues. Invisibilisées, elles ne se sentent donc pas légitimes à circuler librement, comportement qui se retrouvera chez la femme dans l’espace public.

De manière générale, elles sont peu encouragées à participer à de telles activités qui développent l’esprit d’équipe et la compétition saine (qualités essentielles dans l’évolution d’une carrière professionnelle).

L’enfant est donc, dès son plus jeune âge, placé dans une case étroite emplie de stéréotypes qui le construisent jusqu’à l’âge adulte. Les professionnel.les de la petite enfance ont donc un rôle essentiel à jouer pour lutter contre cet enfermement. 

Le rôle des professionnel.les de la petite enfance vers l’égalité et au-delà !

Les professionnel.les de la petite enfance ont un « rôle moteur » dans le développement des enfants. Il.elle.s contribuent à les accompagner dans la découverte de leur corps, de leurs capacités et dans la construction de leur individualité, dénuée de tous stéréotypes.

Pour lutter contre ces derniers, la profession et sa formation évoluent, comme le démontre le 7e principe de la « Charte nationale pour l’accueil du jeune enfant »6 de 2017 : « Fille ou garçon, j’ai besoin que l’on me valorise pour mes qualités personnelles, en dehors de tout stéréotype. Il en va de même pour les professionnel.le.s qui m’accompagnent »7.

Ainsi, les professionnel.les aménagent l’espace pour le rendre accessible à tous. Il.elle.s encouragent les enfants à aller vers les activités qui suscitent leur intérêt, sans qu’il.elle.s ne soient freiné.es afin de garantir un développement égalitaire des capacités de chacun.e. 

Promouvoir le choix

Promouvoir le choix, tel est l’enjeu des professionnel.les. Pour ce faire, il convient de composer des activités mixtes et variées et de les proposer de manière similaire aux filles et aux garçons. En effet, une activité n’est pas assignée à un sexe mais bien à une capacité que l’enfant va pouvoir appréhender, développer, maîtriser. Proposer un panel d’activités, de jeux, de jouets, sans distinction de genre, c’est lui garantir la possibilité d’expérimenter et de maîtriser l’ensemble de ses capacités cognitives et psychomotrices. Ce sont ces dernières qui doivent être valorisées, et non des critères sexistes comme l’apparence chez les filles et la force chez les garçons. 

« Ce matin, le petit établi et ses outils en bois sont sortis. Emmy, 2 ans et demi, s’empare de la clé à molette et se rapproche du circuit de voiture. Elle s’accroupit, remonte ses manches et agite l’outil sur les vis du circuit. L’une de ses manches glisse. Elle s’arrête, pose son outil, remonte sa manche et recommence. Le bricolage semble n’être possible qu’avec des manches retroussées ! »

Pas si facile d’être un.e pro libéré.e

Evidemment, cela est plus facile à dire qu’à faire, car les professionnel.les de la petite enfance sont des adultes comme les autres ! Nous sommes des éponges à stéréotypes, et ce, dès notre plus jeune âge, période à laquelle la question de l’égalité des genres n’était pas vraiment d’actualité.

Ainsi, les professionnel.les doivent bénéficier de formation8 et de temps d’observations, d’analyse des pratiques, pour prendre du recul sur leur propre pratique, leurs idées reçues et leurs habitudes empreintes de sexisme afin de les évacuer de leur quotidien professionnel.

La lutte contre les inégalités de genre demande donc une vigilance constante afin de garantir le développement égalitaire des enfants et la construction d’une société plus juste : « Intervenir tôt auprès de la petite enfance permet d’anticiper et d’agir sur des attitudes précoces, potentiellement discriminantes »9. Mais il.elle.s ne sont pas les seul.es à devoir agir…

Adultes à nous de jouer !

« Un soir, un papa rentre dans la crèche et dit à son fils avant même de le saluer : « Bah, qu’est ce que t’as dans les mains ? » L’enfant jette immédiatement la poupée. Je m’empresse de réagir : « Sachez qu’il s’est très bien occupé de cette poupée aujourd’hui avec des gestes doux et attentionnés. Vous devriez être fier, il se prépare à son rôle de grand frère ou de papa ! » L’enfant allait être grand frère prochainement… »

En tant qu’adulte, nous avons aussi notre rôle à jouer. Car ce sont nos remarques, nos faits, nos gestes, imprégnés de stéréotypes, qui construisent l’environnement de l’enfant et l’enferment dans un monde genré. Ainsi, il convient de prendre l’habitude de questionner sans cesse nos manières d’agir et nos dires10. En tant que parents, connaître et comprendre les étapes du développement11 de l’enfant aide à répondre à ses besoins et éviter de le contraindre, par exemple, dans un vêtement trop serré. Pour ce faire, les professionnel.les sont là ! Il.elle.s ont un rôle de sensibilisation et d’accompagnement, donc vous pouvez vous en saisir. L’important est de prendre conscience du poids de nos stéréotypes sur la construction de l’enfant et d’essayer de changer les choses. Peu importe le sexe, faites les courir, bouger, danser, grimper, sauter ! Libérez, délivrez vos enfants !

1 Vous trouverez ici un schéma clair et précis sur le développement de la motricité

2 « Cette socialisation de genre apparaît ainsi comme un processus complexe, à l’œuvre dès la naissance, et qui comporte différentes dimensions : les représentations de chacun-e sur les rôles de sexe, les interactions adulte(s)-enfant(s), l’environnement physique de l’enfant et les modèles que constituent les personnes, filles et garçons, femmes et hommes, de l’entourage de l’enfant. »
Véronique Rouyer et Yoan Mieyaa, « La construction des inégalités entre les filles et les garçons à l’école maternelle », L’observation des inégalités, 2013

3 Amandine Hancewicz, Manuela Spinelli, Eduquer sans préjugés, JC Lattès, 2021

4 Eléonor Gilbert, « Espace », 2014

5 Par exemple, ceux en surpoids ou ceux qui ne se reconnaissent pas dans la « norme masculine ». Cécile Bouanchaud, « Dans la cour de récréation, les filles sont invisibilisées », Le Monde, 2018

6 Cadre national pour l’accueil des jeunes enfants, 2017

7 idem, p.12

8 Le 6 mai 2021 est lancé le plan de formation des professionnels de la petite enfance dont l’objectif est de réduire la reproduction des inégalités sociales dès le plus jeune âge, grâce au développement des compétences des professionnels de la petite enfance. Le plan propose à tous les professionnels de la petite enfance des parcours de formation complets, construit autour de 7 thématiques dont la prévention des stéréotypes. 

9 Véronique Ducret & Bulle Nanjoud, Le poupée de Timothée et le camion de Lison : guide d’observation des comportements des professionnel.les de la petite enfance envers les filles et les garçons, 2015, p. 7

10 Aurélia Blanc, Tu seras un homme – féministe – mon fils !, Manuel d’éducation antisexiste pour des garçons libres et heureux, Marabout, 2018

11 Par exemple, le site Naître et grandir est bien très fait et permet de comprendre aisément les grandes étapes du développement de l’enfant

2 Comments

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Tres instructifs merci
J’essaie de faire attention un maximum à tout ça mais il est vrai que nous avons des idées préconçues encrées en nous depuis tjs qu’il faut éliminer petit à petit!
Article partagé sur le groupe Facebook privé de notre crèche 😉

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