La cryogénisation cinématographique du corps à 29 ans

Durée : 4 min

Ce mois-ci je souffle ma 29e bougie. Ni-jeune, ni-vieille, j’approche tranquillement de la trentaine tout en restant confortablement dans la vingtaine. La trentaine… cap qui semble décisif en particulier dans le domaine du cinéma. Selon mes recherches, je n’aurais plus qu’1 an pour percer à l’écran ! Alors, autant s’y mettre maintenant et trouver le rôle idéal pour être la révélation de l’année (en toute modestie, bien sûr).

À 29 ans, décrocher un rôle d’ado

Je pourrais jouer le rôle d’une adolescente, non? Dans les séries teenager, les interprètes sont bien plus âgé-es que leur personnage (souvent d’une dizaine d’années). Donc pourquoi pas !

Les productions préfèrent faire appel à des acteurs adultes pour contourner les contraintes imposées par la loi sur le travail des mineurs (nombre d’heures limitées, aménagements spécifiques, etc.)1. Mais, selon moi, ce n’est pas la seule raison. La loi ne les contraint pas à choisir des interprètes aux corps formés, minces et musclés, exempts de toute réalité des bouleversements de la puberté. Ces corps sont des objets sexualisés et fantasmés. Comme si parler d’adolescence était sexy… Et cela n’est pas sans conséquence sur les jeunes spectateurs. 

L’adolescence est une quête d’identité. Les jeunes sont à la recherche de références distinctes de celles de leurs parents. Ils et elles les retrouvent dans les séries, films, médias et les partagent avec leurs ami-es. Or, ces modèles s’avèrent faux, construits par la société, qui, par leur répétition, sont intériorisés et considérés comme la normalité. Ainsi, les ados prennent pour repère ces corps cinématographiques formatés en décalage avec leurs réalités. Nait alors un sentiment d’insatisfaction et de complexe par rapport à leur image, pensant que le problème vient d’eux.

Les adolescent-es doivent pouvoir se retrouver dans ce qu’ils et elles voient pour se comprendre. Il est donc nécessaire de montrer une diversité de corps représentatifs de la puberté. Et c’est possible ! Comme le prouve la chouette série Sex éducation où les acteur-rices, tou-tes majeur-es, ont des corps variés, proches de ceux des adolescent-es.

Donc : je suis bien trop vieille pour jouer une ado. Je laisse ma place !

À 29 ans, décrocher un rôle d’amoureuse

Je pourrais me tourner vers les comédies romantiques. Incarner le grand amour ! Quel projet ! Tiens, tiens… Les actrices ont bien souvent moins de 30 ans2. Je peux donc tenter ma chance !

Par contre… leurs compagnons à l’écran s’avèrent beaucoup plus âgés. En effet, une étude du Monde et une de Vulture ont démontré que les acteurs français et américains, souvent âgés de 40 à 50 ans, avaient une dizaine, voire une vingtaine d’années de plus que leurs partenaires ! Une représentation bien éloignée de la réalité, puisqu’en France la différence d’âge chez les couples est en moyenne de 2 ans.

Selon Pauline Maillet, créatrice du podcast Sorociné, cette représentation incarne un fantasme qui traverse les siècles et les films : celui de l’homme mature, éternel séducteur (et sexuellement actif), qui conquiert une jeune femme inexpérimentée. Cette emprise sur le corps est caractéristique de la domination masculine au cinéma mais aussi dans nos sociétés. Car à force de répétition, cette idée s’impose comme une norme : les hommes plus vieux peuvent (doivent) sortir avec des femmes plus jeunes.

Or, il n’y a pas d’âges pour être amoureux ! L’amour, notion universelle, doit être incarné par divers âges, sexes, genres, corps, sensibilités, loin de cette fausse norme hétéro jeune/vieux. 

Tant que cela n’a pas changé, la comédie romantique, très peu pour moi ! 

À 29 ans, revêtir sa cape d’invisibilité

Et maintenant ? Quels rôles s’offrent à moi? Eh bien pas grand-chose…

Au cinéma, à peine la trentaine passée, les actrices sont de moins en moins sollicitées. Elles sont à la fois trop vieilles et trop jeunes.

L’actrice Kirsten Dunst en témoigne, en 2010, alors âgée de 29 ans  : « […] il m’arrive encore de lire des scénarios pour lesquels je me sens trop jeune ou trop vieille. Je ne peux pas avoir un enfant de 12 ans, mais je ne peux plus non plus jouer les ingénues. Vous êtes dans une zone grise quand vous avez 29 ans. Je me sens pourtant encore jeune »3. Aujourd’hui, cette actrice de 38 ans n’a plus beaucoup de films à son actif…

29 ans semble être l’âge décisif où les actrices sont gentiment invitées vers l’ombre. Plus les années passent, plus elles disparaissent. La preuve en est avec les actrices françaises de plus de 50 ans : en 2016, seules 6% se sont vu attribuer des rôles alors qu’elles représentent 51% de la population féminine majeure. Cette invisibilisation4 réduit considérablement la durée des carrières. En effet, en France, l’apogée de la carrière d’une actrice dure en moyenne 8 ans, contre 28 pour leurs collègues masculins, et se situe entre 24 et 32 ans5

Si tu veux rester à l’écran, reste jeune. Tu vieilliras, malgré tout ? Ce n’est pas mon problème.

Un corps féminin cryogénisé à l’écran et dans les regards

Le corps féminin est donc figé dans un espace-temps, celui des 25 ans. Il est le corps immobilisé dans des codes de beauté cinématographiques. Il est le corps fantasmé, et ce, à travers le monde, comme le montre une étude de Variances. Il est le corps « frais », prêt à être conquis.

Puis, quand ce corps vieilli, il disparait. Pourquoi? Car il n’est plus synonyme de désir. Dans l’imaginaire collectif, après 30 ans, le corps féminin est celui de la maternité, puis celui de la ménopause, jugé non-désirable. Il est aussi, et surtout, un corps mature, expérimenté, sur lequel l’homme n’aurait plus rien à apprendre. Ainsi, notre société rejette ce corps vieillissant. C’est l’« âgisme », une discrimination très liée au sexisme, car assujetti au regard masculin, au male gaze. Cette notion définie par Iris Brey (autrice et docteure en études cinématographiques) détermine le point de vue masculin dominant : « les femmes à l’écran (et dans la vie réelle) doivent être soumises au regard des hommes hétéro pour que ces derniers éprouvent du plaisir et du désir […] »6

D’ailleurs, le regard posé sur le corps masculin est complètement différent. Lorsqu’un acteur présente des signes de vieillissement, on entend qu’il se « bonifie avec l’âge ». En outre, son corps est bien plus visible au cinéma et montré avec fierté : « Il assume », « Quelle classe ! ». Contrairement aux actrices, les acteurs peuvent librement vieillir à l’écran. Comme l’a tweeté la célèbre Carrie Fisher, en 2015 : « Les hommes ne vieillissent pas mieux que les femmes, ils ont seulement l’autorisation de vieillir ».

Des corps sans date de péremption

Ce rejet du corps féminin vieillissant a pour conséquence la création d’un culte de la jeunesse généralisé et omniprésent7. Il donne naissance à des attentes esthétiques et à des complexes8 qui poussent à la consommation de produits pour rester désirable dans le regard des autres. Mais, nos corps n’ont pas de date de péremption !

Le cinéma et les séries véhiculent des normes, des valeurs qui influencent nos perceptions, comportements et nourrissent l’inconscient collectif. Ils ont donc un rôle à jouer dans la déconstruction du sexisme et de l’âgisme. Tout est une question de visibilité. Montrons plus de diversité dans les corps associés à des rôles moins stéréotypés. Satisfaisons tous les publics, toutes les audiences9. Cassons la glace dans laquelle le corps féminin est cryogénisé pour changer nos regards. Cela change, doucement mais sûrement, dans les séries qui semblent être un bon vecteur pour diversifier les représentations.

Conclusion : face à ces représentations biaisées à l’écran, je refuse d’être actrice ! Tant pis pour les Césars. Je m’amuse bien plus à déconstruire à la plume tous ces clichés cinématographiques !

1 Christina Cauterucci, « Cachez ces ados que nous ne saurions voir », Slate, 2018

2 J’ai fait la moyenne des âges des actrices des films romantiques visionnés dans le cadre de mon article « La chemise « after sex »« . Cette moyenne s’élève à 27,5 ans.

3 Tom Shone, « La carrière follement accélérée des acteurs hollywoodiens », Slate, 2011

4 Cette invisibilisation a notamment été mis en lumière par un texte « Le tunnel de la comédienne de 50 ans », publié par l’association Actrices et acteurs de France associés (AAFA), créé en 2015, à l’occasion du festival de « Cannes » de 2016.

5 Pierre Breteau et Maxime Ferrer, « L’apogée de la carrière d’une actrice française dure en moyenne huit ans, contre vingt-huit pour les acteurs », Le Monde, 20 mai 2019

6 Iris Brey, Le regard féminin – Une révolution à l’écran, 2020

7 Ophélie Manya, « Et si on laissait les femmes vieillir? », Cheek, 2020

8 Sophie Cheval, psychologue et autrice de Belle, autrement! En finir avec la tyrannie de l’apparence (2013), indique que 50% des femmes de moins de 30 ans sont déjà préoccupées par leurs rides. Ophélie Manya, « Et si on laissait les femmes vieillir? », Cheek, 2020

9 L’audience clé n’est plus les hommes de 19 à 25 ans, longtemps considéré comme telle, mais les femmes, plus âgées. Comme l’explique la productrice, réalisatrice et actrice Reese Witherpsoon, lors d’une interview au London Film Festival : “For a long time, distributors assumed that their main audience was men aged 19-25 and would aim the experience at them. This has shifted because young people are watching movies on Netflix and tablets. Now it’s older people going to the cinema, and older women are a key group.”

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