La marée rose

Durée : 4 min

Voir la vie en rose semble être le destin des petites filles qui peuplent nos sociétés occidentales. 

« Un article sur le rose ? C’est d’un banal ! Les poils, la galanterie, la cellulite, et maintenant le rose ! Il est vraiment classique ce blog ! ». Pas faux… mais ça démontre bien que rien n’a changé. Depuis que ces problématiques sexistes ont été mises en lumière par le féminisme, les choses ont peu évolué.

« D’accord, mais le rose ! Tout le monde sait que c’est une couleur genrée à éviter. ».

Oui, en théorie, la majorité s’accorde pour le critiquer, mais en pratique, c’est plus compliqué… 

À travers des anecdotes vécues et entendues, je souhaite démontrer que le rose continue d’être bien plus qu’une couleur, mais un véritable enfermement. Il est un « préambule » au destin normé des femmes défini par la société patriarcale. 

Nota Bene : Pour évoquer la problématique du rose, cet article mettra en exergue la dichotomie « fille/garçon » définie par la société patriarcale cishétéro dans laquelle nous avons grandi.

« Rose girly » une invention du marketing

Un couple d’amis, avant la naissance de leur fille, avait cette farouche volonté d’acheter des vêtements non genrés. Or, dans les boutiques dédiées, la dominante rose des étalages complexifia leur choix… Ils se virent forcés d’acheter soit des vêtements roses, soit des vêtements pour « garçons ». 

Le rose, comme « couleur de fille », est une invention du marketing. En effet, dans les années 1930-1940, pour vendre plus de vêtements pour bébé, on distingue leur sexe et on leur attribue une couleur : le rose pour les filles et le bleu pour les garçons. Or, le rose n’a pas toujours été lié aux femmes1. C’est au 18e siècle qu’il devient symbole de tendresse et donc de féminité et cela s’accentuera au fil des siècles, en particulier à l’ère de l’industrialisation textile au 20e siècle.

Dans les années 1990, le « rose girly » est partout et colle aux baskets des filles, dégoulinant de leurs vêtements jusqu’aux jouets, aux accessoires, aux fournitures, etc. Il envahit leur univers jusqu’à devenir leur identité.  

Un chemin pavé de roses

Lorsque l’on parle du rose, le bleu est automatiquement mentionné. Au-delà de différencier les genres, cette binarité rose/bleu nous fait croire que les garçons, comme les filles, sont enfermés dans une case colorée. Or, c’est faux, comme le démontre l’anecdote qui suit.  

Je suis actuellement responsable des activités dans une institution culturelle. Un jour, j’assistais à un atelier de pratique artistique. Une quinzaine d’enfants devaient colorier une tête en polystyrène à l’aide d’un feutre. L’animatrice, pensant bien faire, laissa le choix de la couleur. Face à une petite fille timide, qui n’osait pas choisir, l’animatrice lui proposa le feutre rose. La petite accepta sans un mot. Puis, automatiquement, l’animatrice distribua des feutres roses à toutes les autres filles. Ainsi, autour de la table, les têtes réalisées par les filles étaient roses, tandis que celles des garçons étaient bleues, violettes, vertes, jaunes, etc.

Cette scène résumait pour moi la discrimination subie par les femmes. Les garçons avaient une multitude de choix tandis que les filles étaient restreintes à un seul. Ce cantonnement a un véritable impact sur la construction psychologique des filles, notamment dans leurs choix d’études et de carrières. Combien de femmes ne se sentent pas légitimes de se lancer dans certaines voies professionnelles (scientifiques, physiques, artisanales) car ce sont des « métiers d’homme ». Les faits de l’enfance ont de terribles conséquences sur les adultes de demain. 

Le rose comme un parasite de l’identité féminine

Le rose est un polluant, un parasite, qui pénètre l’esprit des parents, des adultes et surtout celui des enfants. 

Une amie qui gardait des jumeaux (un garçon et une fille) de 3 ans, leur sortit une caisse débordante de jouets qui appartenaient à ses fils. En fouillant allègrement dans ce trésor, le petit garçon trouva et joua avec de nombreuses figurines, tandis que la petite se recula déçue. Elle dit « il n’y a rien pour moi, il n’y pas de rose ». Cette anecdote, particulièrement frappante, démontre bien comment à 3 ans, les enfants sont conscients du genre et de leur différenciation2. Le plus terrible est que cette petite de 3 ans est déjà dans la privation. Ce comportement se retrouve plus tard chez les femmes devenues mères, car la société attend d’elles d’être altruistes et de passer après leurs enfants (et leur mari). 

Notons aussi comment cette petite fille identifie son genre et ses droits uniquement à la couleur rose. Cela s’explique au regard des environnements proposés aux enfants où les jouets, accessoires, personnages dédiés aux filles sont roses. D’ailleurs, dans les dessins animés qui présentent une bande de héros, il y a souvent une fille que l’on reconnaît car habillée en rose ou portant un noeud. Le féminin est donc représenté comme un genre à part, et qui plus est, en minorité3. Le sexe féminin n’est pas la normalité et les filles s’identifient à cela. Face à cet univers stéréotypé et normé, elles pensent que ce qui n’est pas rose, n’est pas pour elles. Le rose contribue donc à exacerber les différences entre les sexes et à la construction des inégalités4.

Le rose pour les garçons 

Certains parents ont conscience du rose néfaste et parviennent à offrir autres choses à leur progéniture. De plus, l’industrie du jouet et du cinéma évoluent malgré tout, en ce sens. Et les garçons dans tout ça? 

Pour dépénaliser le rose, et lui retirer toute symbolique féminine, il faudrait parvenir à en faire une couleur universelle pour tous. C’est loin d’être gagné… S’il n’y a aucun obstacle à ce que les filles portent du jaune, du bleu, du vert, les garçons ne semblent pas pouvoir porter de rose, ou même entrer en contact avec cette couleur. Ce ne sont pas les garçons que je mets en cause ici, mais bien les adultes. 

Une anecdote : au travail, nous souhaitions promouvoir notre nouvelle exposition en proposant un jeu de piste aux familles et leur offrir un crayon rose, couleur dominante de l’exposition. Face à cette proposition, une collègue n’a pas pu s’empêcher : « Mais pour les garçons ce n’est pas possible ! » … Ah oui ? Existe-t-il une réaction chimique qui provoque une incompatibilité entre l’épiderme masculin et la couleur rose ?

Pour avancer, il est nécessaire de proposer une égalité aux enfants et donc d’accepter qu’un garçon porte du rose. Car au final, on s’en fiche ! La construction de l’enfant n’est pas liée à une couleur mais bien à un environnement. 

Va de retro color rosea !

Le rose n’est pas une simple couleur mais une pierre à l’édification de la stéréotypisation des genres et de la construction sociale du féminin. Il convient de banaliser cette couleur pour la priver de toute symbolique féminine.

Pour ce faire, il est nécessaire de diversifier les couleurs des vêtements ; d’accepter de faire porter du rose aux garçons ; de dédramatiser la question du genre, c’est-à-dire, ne pas se vexer lorsqu’une personne pense que votre bébé est un petit garçon ou une petite fille selon la couleur de son vêtement5.

Cette responsabilité revient aux adultes, parents ou non. Nous devons prendre conscience du pouvoir de nos comportements pour lutter activement contre l’inégalité des genres et des chances, afin de permettre à chaque enfant de grandir et s’épanouir, sans diktats ni apriori. Et c’est possible ! car lorsque ce fut mon tour de mener l’atelier, j’ai distribué au hasard les feutres. Enfin… j’ai délibérément donné des couleurs diverses aux filles et donné à 1 ou 2 garçons un feutre rose. Aucune réaction, aucune contestation, et tous ont produit de fabuleuses têtes colorées.

Illustration abstraite en noir et blanc représentant un noeud avec une tâche pour évoquer le rose qui envahit l'univers des petites filles.

PS : concernant l’illustration, il était compliqué de représenter du rose en noir et blanc… mon choix c’est donc porté sur un noeud qu’on met dans les cheveux des petites filles. De quelle couleur l’imaginiez-vous?

1 Au Moyen Âge les garçons portaient du rose, symbole de virilité et les filles du bleu, symbole de la Vierge Marie.

2 Anne-Bénédicte Damon, Toutes les princesses n’aiment pas le rose, 2016

3 Pour rappel, les femmes représentent 50% de l’humanité.

4 « Oui, car cela participe à la construction des inégalités dès le plus jeune âge. Les filles en particulier sont élevées selon des codes : en robe, on leur demande de bien se tenir pour ne pas se salir, alors que les garçons peuvent jouer dans la boue… Ça continue lors du choix des études, avec les filières où elles sont sous-représentées. Puis elles accèdent à des métiers féminisés sous-payés.» Marion Georgel de l’association Osez le féminisme.

5 Anecdote : une jeune parent a fini par mettre un noeud à son bébé fille pour éviter les « quel joli garçon ».

4 Comments

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Graphiste travaillant avec des entreprises, je vois que le rose est même une couleur « crainte ».
Il arrive d’utiliser les couleurs de manière « atténuée » (pastel), pour adoucir le résultat visuel.
Et rouge + blanc = rose. C’est les lois de la physique et l’optique.

La remarque qui vient toujours : « Ah oui, mais y’a du rose. On ne peut pas éclaircir le rouge sans que ça fasse rose ? » « Heu non, le rose, c’est du rouge avec du blanc. Les couleurs fonctionnent comme ça… »
Et peut importe les subtilités de nuances, vieux rose, corail, pêche… Ils y voient toujours du rose et craignent les potentielles remarques de leurs clients.

Parfois j’arrive à les convaincre, en leur disant qu’une couleur seule ne raconte que très peu de choses. C’est le dialogue des couleurs qui est important, à mon sens.

C’est passionnant ! Merci pour ton commentaire. C’est tellement révélateur que le rose est bien plus qu’une simple couleur…Bravo pour ton travail, continuons à convaincre toutes ses fausses craintes ! 😊💪

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