La rue nous appartient-elle ?

Durée : 6 min

Sortir de chez soi. Arpenter les rues, les places, les parcs et les jardins, ces espaces publics qui font la ville. Ces espaces, où chacun-e est libre de circuler, de déambuler, de s’arrêter. Enfin… en théorie. En pratique, la réalité est tout autre : la ville s’avère être le territoire de profondes inégalités. L’avais-tu remarqué? Suis-moi, je vais te montrer.

NB : À partir de mon expérience de femme cis valide, je me concentrerais uniquement sur le rapport des femmes1 à l’espace public lorsqu’elles s’y retrouvent seules. Cependant, n’oublions pas que la ville est aussi validiste, homophobe, grossophobe, transphobe, etc. excluant un grand nombre d’individus.

« Ne montes pas seule »

Direction la ville !  En un trajet en bus, nous y sommes. Tellement pratique ces transports en commun ! Bus, métro, trains, autant de moyens qui facilitent la mobilité… et le harcèlement ! En France, 9 femmes sur 10 déclarent avoir déjà été victimes de harcèlement sexiste, sexuel, d’agression sexuelle ou de viol dans les transports en commun2. Ainsi, dans ces espaces clos, souvent bondés, se développent un fort sentiment d’insécurité chez les femmes. Regarde, cela se voit dans leur posture. Elles sont soit debout le dos contre la paroi, soit assises, les jambes croisées et le buste appuyé contre la fenêtre. Une posture qui contraste avec la posture masculine, assise confortablement sur l’ensemble du siège, le dos droit et les jambes écartées. Nombreuses sont celles qui témoignent de stratagèmes avant de pénétrer dans un transport en commun. Personnellement, je fais toujours en sorte de « protéger » mes fesses, par exemple, en les appuyant contre la porte. Dans ces transports, parfois inévitables, les femmes font preuve d’une constance vigilance, alors qu’ils devraient être avant tout un moyen pratique et confortable pour se déplacer. Voilà notre arrêt !

« Évite les petites rues »

Ah la rue ! Avenue, ruelle, boulevard, impasse, autant de formes qui construisent le paysage urbain. En journée, nombreux sont les corps qui se croisent et se décroisent, en groupe ou en solitaire, statique ou en mouvement, de tout âge et de tout genre. Tu remarqueras que les femmes sont bien présentes. Cependant, elles sont constamment en mouvement. Elles marchent, vite, tête baissée ou regardant droit devant elles, s’écartant lorsqu’un homme leur fait face. Elles ne sont que de passage. Pour ma part, je me déplace exclusivement en vélo ou à pied, en marchant à bon rythme, avec mon casque sur les oreilles pour me mettre dans ma bulle. C’est comme si nous ne voulions pas nous faire remarquer. As-tu déjà entendu une femme siffler gaiement en marchant fièrement ? 

Ces comportements s’expliquent par la domination d’une peur puissante : celle de se faire agresser.  Cette peur, construite au fil des années, est nourrie par le fait que nous sommes susceptibles de subir du harcèlement de rue. En France, 81% des femmes ont été au moins 1 fois victime d’harcèlement dans l’espace public3. Interpellation, remarques, insultes, regards insistants, filature, attouchement, agressions, autant de violences sexistes et sexuelles qui nous réduisent à notre apparence physique et à la sexualisation de nos corps4. L’objectif, ici, est de maintenir un rapport de domination. L’agresseur nourrit l’égo de sa virilité en démontrant son « pouvoir ». Je te fais comprendre que tu es sur mon territoire. Tu es ma proie. Je nourris ta peur. Je suis le maître des lieux. Même si ce n’est pas le cas, ces comportements, qui s’exercent partout et dans toutes les classes sociales (et non uniquement dans les grandes villes par des « wesh »5), ont été si longtemps tolérés, qu’ils ont été intériorisés et normalisés chez les femmes. C’est le prix à payer pour sortir. Ces sentiments d’impuissance et d’insécurité influent sur leur pratique de la ville. En effet, elles ont un usage fonctionnel de la ville, se rendant d’un point A (le domicile) à un point B souvent lié au quotidien (travail, courses, proches, enfants, etc.). Elles ne flânent pas, ne s’arrêtent pas, n’en profitent pas. Tiens, allons dans ce parc, je vais te montrer. 

« Rentre vite »

Les parcs sont une respiration dans la ville. Ces espaces de verdure garantissent à chacun-e une pause dans le quotidien, et sont aménagés pour la favoriser : mobilier urbain, tables, bancs, équipements sportifs, chemins de promenades, etc. Pourtant, lorsque nous regardons précisément qui occupe quoi et comment, nous constatons que les femmes n’en profitent pas, enfin pas seules. De mon côté, je suis toujours mal à l’aise lorsque je déambule seule dans un parc, malgré le fait que j’adore me balader. Je ne m’autorise pas, par exemple, à profiter du soleil assise sur un banc craignant de me faire aborder. Ce sentiment semble partagé car lorsque l’occupation du mobilier urbain et des espaces de loisirs, 90% sont fréquentés par des hommes6. Une des raisons à cela est que ces infrastructures sont celles d’activités définies culturellement et symboliquement comme masculines (foot, basket, musculation, skate), mais aussi, et surtout, parce qu’une femme ne s’autorise pas à exercer une activité sportive en extérieur, soumise au regard des autres. Tu me diras que nous voyons certaines faire du jogging. C’est vrai, mais encore une fois, elles sont constamment en mouvement, et selon moi, elles démontrent inconsciemment leurs capacités sportives à fuir en cas de danger.

Les femmes sont souvent reléguées sur le côté, habitude prise depuis l’époque de la cour de récréation (nous y reviendrons dans un prochain article). Elles ne s’autorisent pas à être au centre, car dès leur plus jeune âge, elles entendent qu’elles ne doivent pas se faire remarquer au risque de se faire agresser. En effet, à travers le discours de nos proches, nous avons intériorisé que la ville est un danger. Ne sors pas seule, choisis bien ton chemin, évite les rues mal-éclairées, habille-toi correctement pour ne pas attirer les regards. Ce discours nous construit comme des êtres vulnérables, physiquement impuissants face à la violence masculine. Face à un tel sermon, nous perdons toute confiance en nous et cultivons une peur qui nous amène à se confiner à la sphère domestique, espace où nous sommes censées être en sécurité (alors que 91% des agressions sont commises par quelqu’un que l’on connaît7). Selon Lauren Bastide, dans son excellent ouvrage Présentes : « Ce qui est important c’est surtout de prendre conscience que cette peur est un outil de contrôle social. Dès lors que vous êtes régies par la peur, on n’a pas besoin de vous surveiller. »8. Dans ce contexte, comment veux-tu que nous nous sentions libres de nous promener dans un parc, ou nous asseoir sur un banc? 

« Tu ne vas pas sortir comme ça ? »

Rentrons, le soleil se couche. Dès que la lumière du jour disparaît, la rue semble se métamorphoser en un territoire impraticable pour les femmes. Ainsi, pour sortir dans ce milieu défini comme hostile, nombreuses sont celles qui mettent en place (de façon plus ou moins consciente) des stratégies de l’évitement9 pour ne pas se faire remarquer et être tranquilles. Cela regroupe des stratégies vestimentaires, dans les déplacements, les attitudes, etc. Aujourd’hui, 61% des femmes changent de tenue pour éviter le harcèlement de rue10. De mon côté, je ne me suis jamais interdit de sortir mais certains réflexes m’empêchent de partir spontanément et librement. Par exemple, je réfléchis toujours à l’itinéraire du retour et vérifie toujours la batterie de mon smartphone.

Ces stratagèmes sont la preuve de la prégnance de la culture du viol dans nos sociétés. La femme doit s’adapter, car c’est elle qui sera fautive s’il lui arrive quelque chose. Or, ce sont les comportements des agresseurs qu’il convient de dénoncer et non ceux des victimes. 

Nous ne sommes pas les bienvenues 

Comment pouvons-nous prétendre à l’égalité dans nos professions, nos foyers, si même la ville qui par définition est à tous-es ne nous appartient pas? 

Au-delà de l’éducation, il convient aux pouvoirs publics de prendre en considération ces problématiques d’exclusion et d’inégalité afin de penser la ville pour toutses. D’après Chris Blache, socio-ethnographe, pour créer davantage de mixité, il faut susciter l’envie de s’arrêter, notamment en travaillant sur les volumes, les matières des sols, la lumière, en multipliant les bancs, en installant davantage de toilettes publiques et en élargissant les trottoirs11. Penser la ville au prisme de différentes pratiques, de différents usages et besoins pour garantir un espace public accessible à toutses. 

En attendant ces changements, nous pouvons dès à présent nous réapproprier la rue. De nombreuses initiatives se développent dans le monde12 (car oui ce problème est d’échelle mondiale13). En France, certains mouvements féministes luttent pour cette ré-appropriation, notamment en occupant les murs14, en exposant leur corps lors de performances15, en développant des initiatives numériques16, ou encore en s’entraînant à répondre aux harcèlements par la défense verbale ou physique17. Plus nous serons visibles, plus nous normaliserons notre présence dans l’espace public. Autorisons-nous à flâner, à nous asseoir sur un banc. Autorisons-nous à sortir pour un rien. Autorisons-nous à siffler dans la rue. La rue nous appartient.

1 Femmes cis et trans

2 87 % des usagères des transports en commun déclarent avoir déjà été victimes de harcèlement sexiste, de harcèlement sexuel, d’agressions sexuelles ou de viols dans les transports en commun, selon une enquête de la Fnaut en 2016.

3 Ifop – Sondage national sur les françaises et le harcèlement dans les lieux publics

4 Pour preuve, depuis 2012, Anaïs Bourdet a compilé plus de 15 000 témoignages de femmes ayant subi du harcèlement dans l’espace public sur son site Paye ta Shnek : « Mon travail est de rappeler que les hommes de tous les milieux peuvent harceler. Le harcèlement, c’est absolument partout. »

5 « On retrouve dans cet imaginaire des relents coloniaux qui font des hommes racisés les premiers suspects et les premières cible des contrôles au faciès et des violences policières […] (cela) revient à stigmatiser une partie des citoyens tout en masquant dangereusement l’ampleur et l’omniprésence du phénomène » Lauren Bastide, Présentes, ville, médias, politique…quelle place pour les femmes?, Allary Editions, 2020

6 Edith Maruèjouls, « Est-ce important que les filles jouent aux footballs? », conférence TEDX Champs Elysées Women, 2017

7 Rapport d’information sur le viol par l’Assemblée nationale, 2018 (vulgarisation ici)

8 Lauren Bastide, Présentes, ville, médias, politique…quelle place pour les femmes?, Allary Editions, 2020

9 Exemples de stratégies de l’évitement

10 Ipsos – Sondage international sur le harcèlement sexuel dans l’espace public, L’Oréal Paris, janvier 2021

11 Chris Blache, « De la dualité à la complexité », conférence TEDX Champs Elysées Women, 2017

12 Des exemples d’initiatives dans divers payes, dans « Les femmes dans la ville », série documentaire sur Arte

13 Ipsos – Sondage international sur le harcèlement sexuel dans l’espace public. L’Oréal Paris. Avril 2019**Canada, France, Inde, Italie, Mexique, Espagne, Royaume-Uni et États-Unis

14 Un exemple, le collectif de collages féministes à Lyon

15 « Ma façon de m’habiller mérite t-elle de me faire agresser? », 2016 : performance menée par 9 étudiantes en école de commerce.

16 Liste d’applications numériques contre le harcèlement de rue ici

17 Un site ressource : Association Stop harcèlement de rue

1 Comment

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[…] Les garçons s’installent naturellement au centre de la cour pour y exercer des activités sportives collectives, comme le foot. Les filles, quant à elles, (ainsi que les enfants « non conformes »5) sont reléguées sur les côtés. Impossible d’accéder au terrain central où elles ne sont pas les bienvenues. Invisibilisées, elles ne se sentent donc pas légitimes à circuler librement, comportement qui se retrouvera chez la femme dans l’espace public. […]

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