Les femmes et les enfants d’abord !

Durée : 3 min

« Après toi »

À mes yeux, elle semblait avoir disparue. Mais elle est coriace et finit toujours par resurgir au détour d’un chemin.

Ce fut le cas, il y a 5 ans, lors d’un stage à Dallas au Texas, devant un ascenseur. Je rejoignis un groupe d’hommes assemblés devant et attendis discrètement. Lorsque l’ascenseur arriva et ouvrit ses portes, personne ne bougea. Les hommes me regardaient. Puis, l’un d’eux se pencha vers moi et me dit : « you go first ». Étonnée, je me suis avancée, suis rentrée dans l’ascenseur et mécaniquement les hommes m’ont suivi. Cela faisait tellement longtemps… Je me rassurais en me disant qu’au Texas les vieilles traditions ont la peau dure et que cela était impossible en France. Pourtant… je l’ai retrouvée avec fracas suite à mon emménagement à Lyon. 

En effet, je m’apprêtais à prendre l’ascenseur (encore cette machine infernale !) avec mes collègues de travail. Mon seul collègue masculin se tenait devant les portes. Lorsque celles-ci s’ouvrirent, il laissa passer toutes mes collègues femmes qui s’engagèrent sans rien dire. Lorsque ce fut mon tour, je m’arrêtai : « après toi », « non après toi » « après toi j’insiste », etc. Après ce ping-pong sans fin, j’ai fini par céder… Elle était là. Elle n’a pas disparu. 

Mesdames, messieurs, je vous présente la galanterie !

C’est quoi la galanterie? 

Avant Lyon, j’habitais à Paris, ville de l’individualisme, où les manières galantes semblaient appartenir à un passé lointain. Quelle fut ma surprise en les retrouvant à Lyon, dans le métro, dans les bars, au restaurant, au travail, etc. Pourquoi cette galanterie persiste dans nos sociétés contemporaines ? Regardons, dans le rétroviseur de l’histoire où les comportements d’hier expliquent ceux d’aujourd’hui. 

La galanterie connaît son âge d’or au XVIIe siècle. Pour avoir les parfaits usages de la Cour, un homme devait se mettre « à l’école d’une dame » (c’est-à-dire la séduire) en faisant preuve de galanterie. À cette époque, cette dernière est théorisée et valorisée jusqu’à définir un « art de vivre à la française ». Cette inscription dans l’histoire et dans les moeurs explique sa persistance aujourd’hui. D’autant plus que ses partisans la définissent comme une pratique en faveur des femmes, une « liberté donné à la femme ». « Donner », l’usage de ce verbe est intéressant et révèle toute l’hypocrisie de la galanterie. En effet, la liberté n’est ici que partielle car accordée. En réalité, la galanterie est un outil pour justifier la manifestation d’un désir masculin envers une femme, objet de ce désir. La galanterie est à sens unique (contrairement à la séduction). L’inverse n’aura jamais lieu. D’ailleurs, notons que dans le dictionnaire, la femme galante est une prostituée.

Normalisée au XVIIe siècle, la galanterie se mécanise au XIXe siècle. Elle se restreint à des mots et à des gestes tels qu’ouvrir et tenir la porte à une femme, lui laisser sa place, la complimenter, lui offrir des fleurs etc. Ces manières nous en héritons aujourd’hui contre notre gré.

Pourquoi faut-il l’abolir? 

Aujourd’hui, la galanterie reste profondément inscrite dans les mœurs et est valorisée autant chez les hommes que chez les femmes. « Quel gentleman ! ». Ainsi, les hommes pensent bien faire en l’appliquant. Certains même pensent participer à la reconnaissance et au respect de la femme. Combien d’hommes affirment comprendre la cause féministe ou être délibérément pour l’égalité homme/femme tout en leur tenant la porte. Or, en agissant ainsi, ils vont à l’encontre de l’égalité. En tenant la porte, ils reconnaissent que la femme demande une attention particulière. Ils participent à la distinction des genres et à nourrir une image néfaste pour la femme : celle d’être un être fragile à protéger. Elle ne peut se débrouiller seule et a besoin d’une présence masculine pour avancer. Cette image profondément inscrite dans l’inconscient collectif nourrit l’idée de l’infériorité de la femme et légitime les inégalités qu’elle subit. La galanterie est donc un outil de domination qu’il convient d’abolir. 

Comment ? À nous d’agir ! 

Pour abolir la galanterie, nous avons notre rôle à jouer. En tant qu’homme, il faut cesser de pratiquer ces manières. En tant que femme, il faut les refuser. Insister pour ne pas passer avant un homme, pour porter vos bagages, pour ne pas s’asseoir quand on vous laisse un siège… Vous n’êtes pas des êtres fragiles ! (Vous noterez la proportion de femmes assises et d’hommes debout dans les transports en commun). 

Cela demande une constante vigilance et donc une nouvelle charge psychologique qui ne devrait pas être nécessaire… c’est fatiguant…fatiguant de constater que les gestes les plus simples et anodins doivent faire l’objet d’un combat pour l’égalité, comme rentrer dans un simple ascenseur… Il serait tellement plus facile de laisser faire mais laisser faire, c’est faire perpétuer cette domination masculine. Il faut agir et cela s’avère efficace. J’ai réitéré l’expérience avec mon collègue masculin devant l’ascenseur. Les premières fois, j’ai insisté longuement avant qu’il passe. J’ai fini par gagner ! Désormais, la personne la plus proche de la porte rentre dans ce fichu ascenseur. Il faut simplement faire preuve de bon sens et de respect en mettant de côté la question du genre. Ce n’est pas si compliqué mais il faut s’y attaquer. 

Ensemble abolissons la galanterie et clamons : « les enfants d’abord » !

Illustration d'ascenseur en noir et blanc pour montrer qu'un simple élément du quotidien devient un combat féministe pour l'égalité.

Laisser un commentaire