Sexisme es-tu là?

Durée : 5 min

L’automne revient, avec ses jolies couleurs orangées, ses températures frisquettes, ses désirs de couette, de chocolats chauds et de… films d’horreur ! Car l’automne est aussi la saison des esprits, des fantômes, des angoisses et des terreurs dont on se délecte depuis son canapé.

Ce genre cinématographique si vaste1, m’a toujours fasciné. Pas pour la qualité de ses films mais par leur capacité à nous faire ressentir l’angoisse, la gêne, voire le dégoût. Je m’amuse aussi à déceler les nombreux stéréotypes, souvent véhiculés par les personnages féminins (cishétéro). Car, oui, les femmes sont omniprésentes dans le genre de l’horreur. Héroïnes, victimes, monstres, ou fantômes, elles sont représentées à tout âge, petite fille, adolescente, adulte ou âgée (qui incarne souvent une créature malfaisante au corps décharné). Chacune s’avère être un condensé de clichés.

Divers articles ont été écrits sur la question mais ils concernent uniquement deux catégories de films : les slashers (tueurs en série) et les rape and revenge (viol et vengeance). Or, une catégorie est omise, celle des films d’esprit. Apparue dans les années 1970, ce genre connaît aujourd’hui un véritable succès avec les blockbuster tels The Conjuring, Sinister, ou Insidious.

A chaque fois, j’ai remarqué, dans ces films2, la présence constante de certains stéréotypes. Je me suis donc amusée à définir un schéma qui se résume en 6 principes clés :

  1. La femme – personnage principal
  2. Le foyer – décor de l’enfermement
  3. Les enfants – instinct maternel inévitable
  4. Le surnaturel – hypersensibilité féminine
  5. « Do you think I’m crazy? » – l’hystérique
  6. Le combat final – mère sacrificielle

1. La femme – personnage principal

Qui va subir les sursauts, les apparitions, les cris ? La femme bien sûr ! En effet, dans la majorité des films d’esprit, le personnage principal est une femme. À travers ses yeux, le spectateur (principalement masculin) va suivre et vivre le récit horrifique.

Son statut varie et justifie le cadre de l’histoire. Soit, elle est une femme au foyer, soit elle travaille à domicile, ou dans une institution hospitalière/sociale. Dans ce dernier cas, elle est souvent présentée avec un tempérament indépendant.

2. Le foyer – décor de l’enfermement 

Qui n’a jamais pensé devant un film d’esprit : « en même temps, quand tu vois la tête de la maison, tu te doutes bien qu’elle est hantée ».

Car le décor de l’intrigue est bien souvent une maison, ou un lieu fermé, qui fait guise de théâtre de l’horreur. Le personnage féminin y est enfermé. Femme au foyer ou travaillant à domicile, elle est uniquement montrée en intérieur, effectuant les tâches ménagères3. Elle ne sort jamais. Pour les personnages « indépendants », leur métier les amène à s’engager dans une mission de longue durée dans un lieu clos (hôpital, foyer, fille au pair, etc.).

Ainsi, la femme et l’espace domestique semblent indissociables. Cela renvoie à l’archétype de la femme au foyer, construction sociale qui remonte au 19e siècle, définissant la femme comme la gardienne de la maison et garante de son bon fonctionnement. Cette image dépassée, renforce l’opposition femme/passivité et homme/activité, qui se retrouve encore trop régulièrement au cinéma.

Or, le foyer est aussi le symbole de l’enfermement et de l’isolement. Cette idée est exacerbée dans les films d’esprit, où le foyer devient un lieu d’angoisses et de violences comme un écho au quotidien de certaines…

3. Les enfants – instinct maternel inévitable 

« Je vois des gens qui sont morts ».Ah les enfants ! Symbole de l’innocence, voire de la pureté, ils sont la figure inévitable des films d’esprit, bien souvent les hôtes des forces maléfiques. Vivants ou morts, ils tissent une relation étroite avec le personnage féminin, qui est la mère naturelle ou adoptive, la soeur, l’infirmière, l’assistante sociale, etc. Même si aucun lien de parenté ne les unit, leur rapport s’intensifie jusqu’à devenir maternel. Ainsi est représenté l’un des plus ancien stéréotype : femme = mère. 

Les femmes sont sur terre pour donner la vie, pour materner. Elles disposent toutes de ce fameux instinct maternel et ne peuvent le renier, même les plus indépendantes. En effet, dans les films, la femme célibataire, sans désir d’enfants, va, malgré tout, tisser une relation maternelle avec un enfant. D’ailleurs, le spectateur découvre qu’elle avait, par le passé, perdu un enfant ou avorté. Donc elle ne peut vraiment pas faire sans ! 

Ainsi, les films d’occulte entretiennent activement ce stéréotype de la figure maternelle.

4. Le surnaturel – hypersensibilité féminine

Les portes qui s’ouvrent seules, les objets qui tombent, les fantômes au bout du couloir,…, sont toutes ces manifestations surnaturelles qui nous font frémir sur notre canapé ! 

Les personnages féminins sont les premiers adultes à comprendre et subir la menace paranormale. Qu’est-ce que cela dit des femmes? Un autre stéréotype est engagé, celui de la sensibilité comme caractéristique exclusivement féminine. Ce comportement la rapproche des enfants. D’ailleurs, dans les films, les femmes perçoivent les évènements surnaturels juste après eux. Cette infantilisation est ancienne, notamment avec le Code Civil de Napoléon (1804) où la femme est reconnue comme une « éternelle mineure ».

L’histoire définit donc la femme comme un être sensible, un être spirituel, plus enclin à succomber aux tentations maléfiques. C’est une sorcière ! Cette analogie n’est pas anodine, car la figure de la sorcière naît à une époque où les femmes sont considérées comme faibles de corps et d’esprit; des proies faciles pour le Diable. Les films d’esprits perpétuent cet héritage néfaste et ancien. 

Avec sa nature sensible, la femme devient une victime facile, un rôle qui lui colle malheureusement à la peau au quotidien…

5. « Do you think I’m crazy? » – l’hystérique

 Alors que les esprits ont retourné toute la maison, le personnage féminin alerte un autre protagoniste, souvent son conjoint, sur la menace paranormale. Systématiquement, elle n’est pas crue et doit justifier n’être pas folle. Cette scène oppose la femme, être irrationnel, à l’homme, être rationnel, qui a besoin de preuves tangibles. La parole de sa conjointe ne suffit pas4.

Cette scène est particulièrement révélatrice du manque de crédibilité des femmes. Elle repose sur leur infériorisation au fil de l’histoire et donc de leur parole. Elles ne sont pas prises au sérieux, notamment, car on considère qu’en tant qu’être sensible et émotif, elles tombent facilement dans la folie, voire l’hystérie. Le problème est la permanence de ce manque de crédibilité aujourd’hui. Combien de femmes avouent ne pas porter plainte car elles ont peur de ne pas être crues.

6. Le combat final – mère sacrificielle

Seule face à la menace, la femme décide d’agir, soit, en faisant appel à une tierce personne, un professionnel, soit en partant au combat. Dans le premier cas, la femme a un rôle complètement passif. Elle est une victime qui subit les forces du mal. Seul un protagoniste extérieur peut la sauver, incapable de se protéger elle-même ou ses enfants. Dans le second, elle va au combat, pas pour elle, mais pour les enfants qu’elle est censée protéger. Bien souvent, cela se finit mal. Elle se sacrifie pour les sauver et incarne le symbole de la mère sacrificielle, figure protectrice, vertueuse. Ainsi, elle incarne les attentes de la société patriarcale : être une mère prête à tout pour ses enfants.

Conclusion – changer les représentations

Ce schéma5 démontre l’incarnation de nombreux d’archétypes féminins, voire de fantasmes, définis par la société patriarcale : la femme est un être sensible, inférieur, victime, avec pour vocation inévitable celle de la maternité. La symbolique autour de la maternité est extrêmement puissante dans le genre de l’horreur. Je recommande, pour en savoir plus, l’excellente vidéo Vidéodrome de Sam Cockeye sur les mères dans les films d’horreur.

Pourquoi est-ce sexiste? Car la femme est réduite à une nature, qui n’est pas égale à celle de l’homme.

Pour contrecarrer cela, au-delà d’avoir plus de réalisatrices et scénaristes dans ce genre, il faut changer les représentations. Non pas en présentant un personnage féminin « fort » (car « fort » signifie adopter un comportement masculin), mais en proposant une plus grande diversité de personnages principaux aux sexes et genres différents. Faire en sorte, que la relation aux enfants ne soit pas uniquement avec une femme cishétéro ; que le foyer concerne tout le monde ; qu’un homme cishétéro puisse dire « Do you think I’m crazy ? », ou tout simplement, qu’un personnage répond « Je te crois ».  Mais surtout, que leurs émotions soient montrées, exacerbées, qu’ils et elles tremblent, crient, pleurent… Car dans la vraie vie, quel que soit notre sexe et notre genre, si nous voyons un fantôme au bout du couloir nous aurons tous la même réaction !

1 Le réalisateur Michael Armstrong distingue sept catégories : les morts-vivants ; l’occulte ; les tueurs psychopathes ou déséquilibrés ; les métamorphoses ; les créations monstrueuses de l’homme ; les revanches de la nature ; les extra-terrestres.

2 Les films visionnés sont majoritairement des films américains de 2000-2020, à gros budget, véhiculant les idéaux traditionnels américains (famille cishétéro, religion, sacrifice). 

3 Par exemple, dans Insidious, c’est particulièrement flagrant ! La mère est compositrice. Elle est montrée une fois pianotant sur son instrument. Sinon, elle est constamment montrée faisant la lessive, rangeant les jouets, préparant les repas, couchant les enfants, etc. Son métier est donc une fausse excuse car elle est avant tout une mère au foyer.

4 Par exemple, dans Paranormal Activity, la non croyance du conjoint est à l’origine du film. En effet, il a besoin d’installer des caméras (qui sont les caméras du film) pour avoir des preuves concrètes des évènements paranormaux que vit sa conjointe.

5  Chaque film mériterait sa propre analyse, mais la majorité d’entre eux réponde à ce schéma.

Illustration abstraite en noir et blanc d'une main féminine inquiétante

Les films visionnés pour cet article

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