Dis moi, suis-je réellement féministe ?

Durée : 5 min

Se retrouver sur la page. 

C’est ce que j’ai proposé à une amie, une super pote. Je l’ai invitée à me rejoindre pour enrichir ce blog de points de vue, de regards, de questions, de doutes autres que les miens.

Après avoir accepté, ma super pote m’a avoué que l’idée d’affirmer aux yeux du monde ses positions féministes la dérangeait. Ce n’était pas si évident pour elle de se revendiquer féministe. De ce sentiment, nous nous sommes posé une multitude de questions sur « être féministe ». Suis-je réellement féministe? Il était là notre sujet. Nous avons voulu vous partager notre échange construit autour de 3 grandes questions : Quelle est ta définition personnelle du féminisme? Comment as-tu découvert le féminisme? Est-ce que tu te revendiques féministe? 

Ta définition personnelle du féminisme

Miz June : Pour moi, le féminisme est un ensemble de mouvements de luttes pour l’égalité des sexes et des genres. Le féminisme est une prise de conscience sur le sexisme, l’objectivation, la sexualisation, et la construction des genres selon des stéréotypes définis par les sociétés de domination masculine, dite patriarcale. Je rajouterais, aussi, que le féminisme est, pour moi, la revendication d’une liberté totale, la liberté d’être, d’exister, de choisir, de jouir. C’est se libérer des carcans, des regards et des jugements. 

Super pote : Le féminisme est, pour moi, un mouvement de pensée qui engendre des prises de positions et des actions. Il vise à réaffirmer l’égalité des femmes avec les hommes. Il met en lumière ces dernières dont le rôle dans le développement de la société a été invisibilisé au fil des siècles. Il combat les injustices, les stéréotypes de genre et les théories sur lesquels ces derniers se fondent. Cependant, j’ai des difficultés à exprimer cette définition par crainte qu’elle ne soit pas suffisamment inclusive, comme la prise en compte des personnes LGBTQIA +.

MJ : Je me retrouve également dans le féminisme intersectionnel (et je sais que toi aussi) qui donne une visibilité aux multiples formes de discrimination comme le sexisme, le racisme, l’homophobie, la transphobie, etc.

Ta découverte du féminisme

SP : Impossible pour moi de me souvenir quand j’ai découvert officiellement le féminisme. Cependant, adolescente, j’avais déjà conscience d’une certaine inégalité entre les hommes et les femmes, en particulier au collège. Cette période correspond, pour moi, à un violent sentiment de domination masculine. Je me souviens de l’emprise des garçons sur les filles, à la fois physique, comme le jugement permanent sur l’apparence physique, et morale, comme l’humiliation des filles jugées dévergondées ou timides.

MJ : Comme toi, je ne me souviens plus. Je trouve intéressant la façon dont tu avais conscience de cette distinction fille/garçon. Personnellement, ce n’était pas du tout le cas. Gamine, je râlais contre les injustices, sans penser qu’elles étaient liées à mon sexe. Je râlais quand je devais mettre le couvert alors que mes frères restaient sur le canapé. Mais je me disais que c’était parceque j’étais l’ainée. Je râlais quand, au sport à l’école, les garçons ne me passaient pas la balle. Mais c’était parce que je n’étais pas sportive. 
Adolescente, je ne considérais pas les garçons comme des ennemis, bien au contraire. Il fallait faire partie de leur team. J’ai toujours voulu leur montrer cela notamment en jouant aux jeux vidéos, en regardant des films d’horreur, etc.

SP : Certes, je me tenais éloignée des garçons mais j’avais aussi, comme toi, lorsque je devais interagir avec eux, cette volonté de ne pas être assimilée à un certain archétype de fille : écervelée, intéressée par le shopping, les ragots, les garçons justement, les  « trucs de filles » en gros. Mon idéal était celui de femmes fortes, souvent plus silencieuses, avec un sens de la réplique et des préoccupations jugées plus masculine. Avec le recul, je perçois bien aujourd’hui, en quoi ce jugement alimente les stéréotypes de genre et est une forme de sexisme…

MJ : C’est typique de la société patriarcale de dresser les femmes les unes contre les autres… J’avais aussi ce modèle de femme à atteindre qui mêlait intelligence, mystère et charme. Je me suis forgée cet idéal à travers la fiction. D’ailleurs, cette dernière n’est pas sans lien dans ma rencontre avec le féminisme. Je me souviens de mon plaisir dans la découverte de destins féminins historiques ou de mon dégoût face aux horreurs que pouvaient subir les femmes, comme le film The Magdalene Sisters (2002). Ce film d’une grande violence m’a marqué à vie. Toi aussi, il me semble? 

SP : The Magdalene Sisters, le traumatisme ultime !!! La fiction a aussi joué un rôle décisif. Je me souviens mon admiration de certains personnages fictifs féminins dans leur détermination, leur indépendance, mais aussi leur capacité de sacrifice. A travers elles, j’ai appris à quel point les femmes ont à perdre et que les questions d’honneur, de sexualité, de mésalliances sont (extrêmement) dangereuses pour les femmes. Cela a participé à mon rejet des rôles attendus par la société comme celui de mère ou d’épouse et à préfigurer ma découverte des féminismes.

MJ : Toutes ces références lues et assimilées pendant l’adolescence participent à la construction de nos identités et nous amènent à nous retrouver dans le féminisme, véritable révélation.

SP : Une sacrée révélation ! Avec la découverte du mot féminisme, j’avais la preuve de ne pas m’être trompée ! Mes craintes d’enfant et d’adolescente n’étaient pas fondées uniquement sur un sentiment de révolte individuelle mais elles participaient à un courant de pensée ancien, large, complexe et théorisé. Cela a été à la fois un soulagement mais aussi un nouveau sentiment d’être à contre-courant.

MJ : Je suis complètement d’accord avec toi. Quand j’ai entendu parler de ce mouvement, j’ai pu mettre un mot sur ce que je pensais. J’adhérais complètement aux idées. Le féminisme était, pour moi, quelque chose de très positif auquel tout le monde devait adhérer. Naïve… Quand j’ai commencé à approfondir mes connaissances et à en parler à mon entourage, je me suis aperçue de toute la négativité autour de ce mot et des clichés qui l’accompagnent : grande gueule poilue hystérique !

Te revendiques-tu féministe ? 

MJ : Oui !

SP : Non !

MJ : Intéressant ! Au vu de ton analyse précoce des inégalités hommes-femmes et de ta connaissance, j’aurais pensé que tu te revendiquais féministe.

SP : Justement, je pense que tout est lié. Ma méfiance d’adolescente vis-à-vis des autres, notamment de ceux qui détiennent le pouvoir et le sentiment fortement ancré qu’il ne faut pas faire de vague pour s’en sortir (vivons heureux vivons cachés) m’ont modelée en tant qu’adulte : je manque de confiance en moi, j’évite tant que possible le conflit, je ne livre pas facilement mes opinions par crainte qu’ils soient repris et retournés contre moi comme des points faibles.

MJ : Pour ma part, je me permets une nuance : je ne me revendique pas féministe avec tout le monde ! Seulement, dans un cercle de confiance, famille et ami.e.s. car je ne veux pas qu’on ne me voie plus que comme une féministe. Comme si se revendiquer féministe, c’était se faire une croix sur le visage avec un marqueur indélébile.
Tu dis craindre que tes opinions soient retournés contre toi. J’en fais actuellement les frais. Un ami, apparemment mal à l’aise avec mes idées, justifie chacun de mes propos :  « attention, elle est féministe ». Du coup, quelle que soit ma réaction, elle perd toute crédibilité. C’est la raison pour laquelle je ne me revendique pas féministe au travail.

SP : De même ! Nous avons toutes les deux la même situation, des postes à responsabilité dans la fonction publique qui imposent un principe de neutralité. Ainsi, j’évite d’en parler.
D’ailleurs, je pense que la peur de l’étiquette indélébile, que tu décris, est justifiée : une fois placé.e dans une case, il est extrêmement dur d’en sortir. Tout ce que nous disons ou faisons est jugé alors en fonction de cette case. 

MJ : Et le féminisme est encore vu comme un mouvement extrémiste et politique, donc en parler au travail est délicat. Par contre, cela ne m’empêche pas de faire des (petites) remarques aux allusions sexistes, d’écrire en inclusif, de monter des projets sur des sujets féministes. Mais c’est loin d’être suffisant. Je riposte encore difficilement par manque de répartie et ne m’autorise pas à réagir pour ne pas dévoiler mon identité secrète. Si nous nous revendiquons féministes, sommes-nous soumises à l’obligation d’agir partout et tout le temps?

SP : Cette question est fondamentale. La réponse est moins évidente. Pour moi, se revendiquer féministe est un acte qui implique une prise de position forte, dont découle une prise de risque personnelle. C’est défendre l’image des féminismes en se montrant exemplaire dans ses actes, combative et intransigeante. Je ne m’en sens pas capable au quotidien. Par conséquent, je préfère ne pas me définir comme « étant féministe », mais plutôt dire que j’adhère aux idées féministes ce qui me permet plus de souplesse et de sincérité dans mon engagement.

MJ : Je comprends ton positionnement qui fait le lien entre féminisme et militantisme. Je pense que nous avons tou.te.s un niveau d’exigence par rapport à nos idéaux et modèles. Pour ma part, le top est le militantisme. Pourtant, je ne suis pas féministe militante. J’ai essayé pourtant. J’ai rejoint un collectif de collages mais je n’ai jamais réussi à me rendre disponible pour mener des actions. Je n’arrive pas à passer ce cap. Cela ne m’empêche pas de continuer à me revendiquer féministe, car j’adhère aux idées. Et toi, comment vois-tu l’articulation entre les deux ? 

SP : Le militantisme est pour moi l’essence même des mouvements féministes. Il s’exprime par des prises de positions publiques, des actions politisées, des implications dans la sphère associative, etc. J’ai tendance à valoriser, malgré moi, ces actions visibles, engagées, et à dénigrer celes moins visibles, davantage ancrées dans le quotidien. Je dois réapprendre à considérer le militantisme dans n’importe quelles actions, même la plus anodine. Il est fondamental de considérer que l’action féministe passe aussi par la pédagogie au quotidien.  

MJ : « La pédagogie au quotidien » est justement l’objectif de mon blog ! Pourtant je ne le considère pas comme un acte militant. C’est une forme d’engagement mais aussi un plaisir personnel d’écrire. Selon moi, s’engager et militer sont deux choses différentes : militer, c’est se mettre en danger pour la cause alors que s’engager peut se faire depuis son canapé. Est-ce problématique ? Je n’arrive pas encore à répondre à cette question.
C’est comme s’il existait des « levels » féministes, même si pour moi, toutes les actions sont nécessaires et comptent. Il y a différents degrés de prises de consciences, et agir à chaque niveau à un impact. Toutes les actions doivent être respectées, mais restons conscient-e-s que c’est l’ensemble qui est nécessaire pour « changer » les choses.

Prendre le temps de s’interroger sur nos engagements, nous a permis de creuser et de mieux se connaître. La question de la revendication « être ou ne pas être » féministe est complexe. En lançant un petit sondage auprès d’une vingtaine de personnes, il-elle-s ont tou-tes répondu avoir une vision positive du féminisme mais seulement 50% se revendique féministe. L’essentiel est d’être en accord avec soi-même et de respecter les positions de chacun-e-. C’est toute la richesse de ce mouvement !

Laisser un commentaire