Déshabiller le tabou du nu

Durée : 5 min

Il est notre compagnon depuis toujours. Avec lui, se découvre la curiosité, le dégoût, le plaisir. Détesté, adoré, transformé, notre corps fait partie de notre histoire. 

Quand il s’expose nu aux yeux des autres, il gène, trouble, voire scandalise. Pourquoi? Pourquoi la vue d’un corps nu dérange-t-elle? Cette question résonne dans mon esprit à chaque réaction devant une paire de fesses, de seins, de cuisses, etc. J’ai donc mené l’enquête !

Les raisons qui provoquent cette gêne s’avèrent multiples et dépendent évidement de nos histoires. Cependant, nous partageons un socle commun où se mêle pudeur, sexualisation et complexe.

Partons à la découverte de ces concepts construits par nos sociétés occidentales et patriarcales (à dominante masculine et hétérosexuelle) qui enferment et objectivent nos corps, en particulier les corps féminins, qui connaissent une plus forte répression que les corps masculins. Car si un homme et une femme sont torses nus dans la rue, qui fera scandale? 

Couvrir le corps par la honte

La nudité choque car elle est rare, puisque habillée. Le port de vêtements est lié à la survie, mais pas seulement… Du temps où la morale religieuse dominait le monde, le corps était rattaché à la sphère de l’intime, de la procréation, donc du plaisir charnel. Il était l’incarnation de l’indécence qu’il fallait recouvrir. Le corps féminin, par exemple, corps de péché et de tentation, était entièrement couvert d’une robe (et cela pendant des siècles). Rien ne dépassait !

De cette dissimulation est née la pudeur (du latin pudere qui signifie avoir honte). Elle justifie la répression de ceux et celles qui transgressent la règle. Par exemple, durant l’époque Victorienne (1837-1901), la vue d’une poitrine des hommes et des cuisses des femmes conduisaient à des arrestations pour atteinte à la pudeur. 

La société a donc construit un système de culpabilisation des personnes face à leur nudité afin de mieux les contrôler. C’est ainsi que le nu est devenu tabou et que recouvrir nos corps de vêtements est devenu la norme sociale.

Cacher pour mieux désirer

Or, il ne suffit pas d’un vêtement pour calmer les esprits. Bien au contraire ! Ce qui est dissimulé attise le désir. Ainsi, le corps, soustrait à la vue, nourrit les fantasmes et se teinte d’érotisme lorsqu’il se dévoile. C’est ainsi qu’au 19e siècle, la vue d’une cheville féminine, habituellement dissimulée, chamboulaient les hommes…

Imprégner de sexualité une partie du corps étrangère au sexe est caractéristique du phénomène de sexualisation. Nombreux membres féminins en sont les victimes à travers les siècles : cheville, pied, poignet, fesse, etc. mais les grands champions sont les seins ! Érotisés dès la Renaissance, car couverts, ils sont complètement sexualisés par la société. Dans l’imaginaire collectif, ils sont liés au sexe et donc, pour des raisons morales, doivent rester cachés. Lorsqu’ils désobéissent, c’est le scandale, comme le démontrent les récentes polémiques relatives aux topless ou au free boobs. Libérer le corps sans être exempt de polémiques, est caractéristique de la sexualisation qui instaure un rapport de domination entre le corps et le regard de l’autre… Cela n’arrange rien à notre rapport à la nudité, bien au contraire…

Sexualiser le corps de l’autre

La sexualisation dépossède la personne de son propre corps, constamment soumis aux regards. Les femmes en sont les premières victimes. D’ailleurs, l’histoire de la mode démontre à quel point leur corps ne leur appartient pas. Chaque nouvelle avancée vestimentaire fait débat. Demandez à la mini-jupe ! Inventée dans les années 1960 par Mary Quant, elle garantissait aux femmes une liberté de mouvement et d’affirmation de leur corps. Elle est vite érigée en symbole de la libération des femmes. Pourtant, elle participe aussi à la prise masculine sur le corps féminin. En effet, le regard masculin se fait plus pesant sur les jambes et devient difficile à vivre. Face au dévoilement du corps, les réactions sont celles de prédateurs sexuels, qui admirent, font des commentaires appréciatifs et considèrent les cuisses, les seins, les hanches, les fesses, etc, comme des invitations à la sexualité. C’est tout le problème de la sexualisation qui laisse entendre la mise à disposition du corps de l’autre, nourrissant ainsi la culture du viol. Les femmes se sentent alors en insécurité à la fois dans l’espace public et dans leur propre nudité. 

Complexer face à un faux corps

Le corps nu s’est vu instrumentalisé, objectivé et idéalisé à travers les siècles. Des arts à l’écran, en passant par les publicités et les logiciels de retouches, se sont construits les codes d’une nudité définie comme idéale, bien éloignée de la réalité. Il s’agit d’un faux nu dépouillé de sa nature animale : lisse, mince, siliconé, fesses rondes et rebondies, jambes longilignes, seins fermes, etc. Commercialisé et médiatisé, il est devenu complètement banal. Une banalité, bien ancrée dans nos esprits et à l’origine de nos complexes. Pour préparer cet article, j’ai demandé à une vingtaine de personnes si elles souhaitaient changer une partie de leur corps : 63% ont répondu oui. 

Ce mal être s’explique par la comparaison constante et inconsciente à ce faux nu, mis en lumière par la société tandis que le vrai reste dans l’ombre. Et lorsque ce dernier en sort pour se montrer, se révéler, il choque. Oui, paradoxalement, c’est la nudité naturelle qui est transgressive. Montrer son corps avec ses réalités (bourrelets, plis, cellulites, poils, etc.) scandalise. Il ne doit pas être vu. D’ailleurs, les réseaux sociaux participent à sa censure. Impossible d’afficher une photo de tétons féminins. Ok pour des tétons masculins. Ok pour des seins mais sans tétons ! Ce monde marche vraiment sur les tétons…

Neutraliser le nu

Le corps reste un corps. Il est par définition un organisme vivant fonctionnel et non sexuel. Les sociétés en ont fait autre chose, un objet, une chose à contrôler, juger, posséder. La pudeur, la sexualisation, les complexes sont autant de constructions sociales forgées au fil des siècles. Leurs déconstructions passeraient par l’éducation et la prise de conscience collective. Beau projet… Facile à dire et tellement difficile à faire ! Il est bien plus facile de rêver. Rêver d’un monde où la nudité ne serait plus un problème, où les torses féminins et masculins se côtoient1. Un monde où une femme peut librement faire le choix de ne pas porter de soutien-gorge sans attiser les regards, les remarques ou les sondages publics2. Un monde où les films montreraient des corps aux mensurations et tailles diverses. Un monde où parler de sexualisation serait complètement absurde.

Se réapproprier son corps

Pour atteindre ce monde, le chemin est long… Mais nous pouvons, dans un premier temps, agir à notre échelle, notamment en se réappropriant notre nudité. La regarder, l’explorer, la comprendre. C’est d’ailleurs l’un des combats3 du féminisme contemporain : reprendre le contrôle sur son corps, son intimité corporelle et rejeter la sexualisation. Il fait suite à des mouvements de luttes qui débutent dans les années 1960, avec les mouvements de la « deuxième vague »4 qui prônent la libération sexuelle des femmes par la maîtrise de leurs corps procréateurs5. S’ensuit, dans les années 1980, avec la « troisième vague », la lutte pour la reconnaissance de toutes les sexualités et genres. Puis, le combat de la « quatrième vague » à partir de 2012 avec #Metoo contre les violences faites aux femmes et l’objectivation perpétuée de leurs corps. Tous ces mouvements affirment la liberté d’être. La liberté d’affirmer la réalité des corps. La liberté de faire la paix avec sa nudité pour se délivrer des représentations objectivantes et sexualisantes.

S’aimer nu

Cette démarche de réappropriation voire de réconciliation prend du temps. Nous avons tou.te.s une histoire, un passé propre. Pour ma part, j’ai toujours été convaincue que plus le nu était exposé, plus il serait banalisé. Pour autant, j’étais mal à l’aise face à la nudité et n’osait pas me regarder dans le miroir. J’ai eu un déclic, le jour où j’ai assisté à une séance de dessin d’après modèle vivant. Lorsque le modèle, un homme cis, s’est mis nu, c’était juste un corps. Rien qu’un corps. Une enveloppe, des plis, des bosses, des creux qu’il fallait reproduire sur la page blanche. Cet instant m’a vraiment conforté dans mon idée que « plus de nu tue le nu » (dans sa dimension sexuelle).

Faire la démarche de s’interroger, se regarder, apprendre à s’aimer, c’est déjà faire un pas vers la réconciliation. Car bien vivre sa nudité nous rend plus fort.e.s. Nu.e.s, nous sommes tou.te.s égaux, libres de toute représentation symbolique, sociale ou religieuse. Cela nous aide dans l’acceptation de notre singularité et nous rend plus réceptif.ve.s et plus tolérant.e.s face à celle de l’autre. Libérons nos poitrines, nos jambes, nos ventres afin de normaliser, banaliser et désexualiser les corps. « Montrez ce sein pour que tout le monde s’en fiche ! ».

Illustration abstraite d'un corps masculin et féminin

1 C’est déjà le cas dans certaines civilisations où les personnes ne portent pas ou peu de vêtements.

2 Le mardi 29 septembre 2020, l’Ifop publie une enquête réalisée pour le magazine Marianne posant la question suivante : « Qu’est-ce qu’une « tenue correcte » au lycée ? ». Résultats : le non-port de soutien-gorge devrait être interdit pour 66 % des sondés, les décolletés plongeants et les crop top seraient à proscrire respectivement pour 38% et 45% d’entre eux. Encore une fois, on commente, on juge, on enferme, le corps. Et si on leur foutait la paix ?

3 Exemples de combats menés par le féminisme qui luttent contre : le harcèlement sexuel, la discrimination en milieu de travail, le Body shaming, le sexisme au quotidien ou dans les médias, la misogynie en ligne, les agressions et violences sexuelles, culture du viol, et pour l’intersectionnalité.

4 La « Première vague » correspond à la période des Suffragettes et des combats pour les mêmes droits civiques que les hommes.

5 Avec notamment l’invention de la pilule contraceptive en 1956, planning familial 1960 et la loi sur l’avortement en 1974.

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